Au moment où Emmanuel Macron va tenir un discours sur la dissuasion nucléaire française, ce lundi 2 mars, à l’Ile Longue, dans la base où sont stationnés les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, le chef de l’Etat est attendu sur sa vision de ce domaine stratégique, six ans après une première prise de parole sur le sujet, en 2020. Alors que les tensions internationales sont au plus forts, entre attaque de l’Iran par les Etats-Unis et guerre qui dure en Ukraine, une réflexion a été lancée pour développer une dimension européenne à la dissuasion, tout en conservant les clefs de la dissuasion en France.
« Nous devons réarticuler la dissuasion nucléaire », a ainsi déjà affirmé Emmanuel Macron, le 13 février dernier, lors de son discours à la Conférence de Munich sur la sécurité, expliquant avoir « engagé un dialogue stratégique, évidemment avec le Chancelier (allemand) Merz, mais avec quelques dirigeants européens afin de voir comment nous pouvons articuler notre doctrine nationale, qui est garantie et contrôlée par la Constitution, avec une coopération particulière, des exercices communs et des intérêts de sécurité communs avec certains pays clés ». Ce lundi, le chef de l’Etat devrait « surtout lever le voile sur certains paramètres qui nécessitent d’être ajustés au regard du contexte stratégique », précise le ministère des Armées.
Le président de la République devrait aussi rappeler comment fonctionne la dissuasion nucléaire française. C’est le 3 novembre 1959, il y a plus de 60 ans, que le général de Gaulle annonçait la création de la « force de frappe » française. Nous sommes alors en pleine guerre froide.
La défense des intérêts vitaux de la France
Point essentiel : la dissuasion nucléaire française a une dimension strictement défensive, et non offensive. « Elle vise à prévenir toute ambition d’un dirigeant d’Etat à s’en prendre aux intérêts vitaux de la France, par l’assurance que les forces nucléaires sont capables d’infliger des dommages absolument inacceptables à ses centres de pouvoir », explique le ministère des Armées sur son site. Ces intérêts vitaux de la France restent volontairement flous. Une ambiguïté stratégique, qui permet de dissuader un Etat ennemi de contourner cette définition, si elle était trop précise. Ces intérêts vitaux recouvrent a priori l’intégrité du territoire français, la protection de sa population et la souveraineté du pays. Au final, il s’agit d’assurer la sécurité du pays.
Au total, neuf pays détiennent l’arme nucléaire dans le monde. Cinq pays sont officiellement dotés : les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni. L’Inde, le Pakistan, Israël – qui n’a jamais reconnu, ni démenti, détenir l’arme nucléaire – et la Corée du Nord ont aussi développé leur puissance nucléaire. L’Iran tente de le faire.
Derrière ce terme de dommages « inacceptables » qui seraient causés, la France vise l’atteinte aux intérêts vitaux de l’Etat agresseur. Concrètement, l’arme nucléaire est capable d’engendrer des destructions majeures et des milliers de morts, directs, lors de l’explosion et du souffle, puis plus indirectement, par les radiations. C’est l’arme ultime. Son effet est aussi dévastateur que terrifiant. Les bombardements au Japon sur Hiroshima et Nagasaki, en 1945, ont fait entre 100.000 et 220.000 morts, selon les estimations. C’est pourquoi l’intérêt de posséder l’arme nucléaire est de dissuader un autre Etat d’attaquer celui qui la détient, face au risque des représailles.
L’équilibre de la terreur au cœur du concept de la dissuasion
C’est ici qu’entre en jeu le concept d’équilibre de la terreur, développé durant la guerre froide par les deux blocs, l’Union soviétique et les Etats-Unis. Appelé en anglais le mutual assured destruction, MAD (fou, en anglais), il porte bien son nom. Cette possibilité d’une destruction mutuelle assurée et généralisée, entre les deux Etats en conflit, est une façon de dissuader d’appuyer sur le bouton nucléaire et ainsi, d’éviter la guerre.
Moins de 300 têtes nucléaires en France : le principe de stricte suffisance
Dans la course aux armements de la guerre froide, la France a pour sa part appliqué un principe de stricte suffisance pour déterminer le niveau de ses forces nucléaire. Il s’agit du volume d’armes minimal et nécessaire pour causer des dommages inacceptables à un adversaire. Le pays détient aujourd’hui moins de 300 têtes nucléaires en 2025, contre 4300 en Russie et 3700 aux Etats-Unis. C’est une dissuasion du « faible au fort », à savoir que la France peut dissuader un Etat plus fort, doté d’un arsenal nucléaire plus important, de l’attaquer.
Point important dans le nucléaire : la crédibilité. « La dissuasion nucléaire repose sur une triple crédibilité : politique, opérationnelle et scientifique, technologique et industrielle », explique le ministère des Armées.
Seul le chef de l’Etat peut décider d’utiliser l’arme nucléaire
L’emploi de l’arme nucléaire est l’apanage du chef de l’Etat. Il est le chef des armées. Seul le président de la République, élu par les Français, est en mesure de déclencher le feu nucléaire, grâce notamment à un code confidentiel. De l’Elysée, il rejoint le PC Jupiter où sont situées les commandes permettant de lancer la bombe. Des procédures et moyens existent pour lui garantir de le faire à tout moment, y compris en déplacement. Il existe aussi des garde-fous, notamment via son aide de camp, dont la mission est de vérifier dans quel état se trouve le chef des armées au moment de prendre sa décision. D’autres garde-fous existent encore.
Deux composantes : aéroportée et océanique
Pour un pays, il ne suffit pas de développer puis de détenir l’arme nucléaire. Encore faut-il pouvoir disposer des moyens de s’en servir. C’est ce qu’on appelle le vecteur. La France dispose de deux types de vecteurs : l’aviation et les sous-marins.
Côté vecteur aérien, c’est le célèbre Rafale, l’avion de chasse français multirôle, qui permet de porter et de lancer un missile nucléaire, assurant ainsi la composante aéroportée de la dissuasion. Le Rafale se retrouve au sein des FAS, les forces aériennes stratégiques, basées au sein des bases de Saint-Dizier (Haute-Marne), d’Istres (Bouches-du-Rhône) et d’Avord (Cher), ainsi qu’au sein de la FANU, la force aéronavale nucléaire, avec les Rafale M, opérant à partir du porte-avions Charles de Gaulle. Les Rafale, qui sont armés des missiles air-sol de moyenne portée (ASMP-A), sont épaulés par les avions de ravitaillement en vol, les Airbus A 330 MRTT.
L’autre vecteur est la force océanique stratégique (FOST), composante navale des forces nucléaires stratégiques. La dissuasion est assurée en continu par quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, les SNLE (Le Triomphant, Le Téméraire, Le Vigilant et Le Terrible). Ils sont basés à l’Île Longue. Ils sont armés des missiles mer-sol M51.
Quant à la troisième composante de la dissuasion, la composante terrestre, qui était située sur le plateau d’Albion, au nord du Vaucluse, qui renfermait des missiles sol-sol balistiques, elle a été abandonnée par Jacques Chirac en 1996.