UK Politics – State Opening Of Parliament
Crédit Image : © Zeynep Demir Aslim/ZUMA Press Wire

Démissions de ministres au Royaume-Uni : Keir Starmer peut-il encore tenir longtemps ?

Le Premier ministre britannique veut rester à la tête du pays malgré le désaveu public de plusieurs de ses ministres et députés, désireux de tourner la page après la cinglante défaite travailliste aux élections locales. Mais aucun successeur naturel ne s’impose pour le moment.
Christian Mouly

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Combien de temps va tenir Keir Starmer ? Après la gifle électorale reçue par le parti travailliste (Labour) lors des élections locales, le Premier ministre britannique doit faire face à une vague de démissions au sein de son gouvernement et à la fronde d’une partie de ses troupes au parlement. Lui l’assure, il tiendra la barre jusqu’en 2029, date des prochaines élections générales. « Le pays attend de nous que nous continuions à gouverner. C’est ce que je fais et c’est ce que nous devons faire en tant que gouvernement », s’est justifié le chef de gouvernement lors de la réunion de son cabinet, mardi.

Tout le monde n’a pas le même avis. Quatre ministres de son gouvernement ont annoncé leur démission hier. Parmi eux, la ministre de la décentralisation et des cultes, Miatta Fahnbulleh, a appelé Keir Starmer à jeter l’éponge. Une instabilité gouvernementale qui fait tache au moment où le roi Charles III présentait ce mercredi les grandes orientations législatives à venir lors du traditionnel discours du trône à Westminster.

« Il fait une erreur en s’obstinant »

Même avis de tempête au parlement, où les députés du Labour se divisent sur le sort de leur leader. Sur les 403 travaillistes présents à la Chambre des communes, un peu moins de 90 ont exprimé leur volonté de le voir démissionner, tout de suite ou dans quelques mois. Parfois en des termes très durs. Prédisant sa chute, qui ne serait « pas jolie à voir », la députée travailliste Paulette Hamilton a jugé sur la BBC qu’il « fait une erreur en s’obstinant ». Depuis plusieurs jours, ministres et parlementaires s’épanchent dans la presse ou devant les caméras, chacun y allant de sa petite phrase, dans une cacophonie qui donne l’impression d’un parti sans véritable ligne directrice.

Mais les partisans d’un départ immédiat demeurent minoritaires. En réponse à leurs collègues, 103 députés travaillistes ont appelé, mardi, à ne pas remplacer Keir Starmer. Ils ont beau jeu d’appeler à la continuité alors que les marchés guettent avec inquiétude un possible bouleversement à Downing Street : le taux des obligations britanniques à dix ans s’élève actuellement à plus de 5 %, proche des hauteurs atteintes lors de la crise de 2008.

« Qui ferait mieux que lui ? »

« Qui ferait mieux que lui dans le contexte actuel ? Son argument selon lequel le Royaume-Uni a besoin de stabilité n’est pas infondé », juge Aurélien Antoine, professeur spécialiste de droit britannique et directeur de l’Observatoire du Brexit. Le contexte international incite aussi à la modération. « Un monde de plus en plus dangereux et instable menace le Royaume-Uni, le conflit au Moyen-Orient n’en étant que l’exemple le plus récent », a souligné Charles III ce mercredi.

De fait, la procédure de succession interne au Labour n’a pas été enclenchée. Pour ça, 81 parlementaires du parti (soit 20 % d’entre eux) doivent apporter leur soutien à un concurrent, ce qui donnerait lieu ensuite à un vote des militants. « Le départ immédiat ne serait pas forcément bon ni pour le parti travailliste, ni pour le pays. Il s’agit de changer de leader, mais surtout de Premier ministre. […] Je ne vois pas pourquoi le parti se précipiterait pour organiser la succession avant l’automne », abonde Florence Faucher, professeure à Sciences-Po au Centre d’études européennes et de politique comparée (CEE) et spécialiste du Royaume-Uni.

Raillé pour son manque de charisme et sa ligne politique parfois incertaine, Keir Starmer traîne comme un boulet l’affaire Peter Mandelson. Le leader travailliste l’a nommé ambassadeur aux Etats-Unis – avant de le limoger en septembre 2025 – malgré l’avis défavorable de l’administration en raison de ses liens avérés avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein.

Une affaire d’incarnation

Pas de quoi l’aider à combler son impopularité persistante. Sa victoire aux élections générales de 2024, largement amplifiée par le mode de scrutin, tenait bien plus à la déroute des Conservateurs (Tories) qu’à son succès dans l’opinion. Les résultats des élections locales, le 7 mai, l’ont prouvé de façon éclatante avec la déroute de son parti, emporté par la victoire de Reform UK, le parti d’extrême droite de Nigel Farage, et la percée à gauche du Green Party. « Le naufrage du parti travailliste était attendu et les pertes de sièges locaux correspondent à ce qui était prévu, mais on ne s’attendait pas à un effondrement aussi fort aux Pays de Galles », bastion travailliste historique, retrace Aurélien Antoine.

La défaite a en tout cas relancé le débat sur l’incarnation du parti. Mais son meilleur challenger, Andy Burnham, n’est pas en mesure de devenir Premier ministre. Pour briguer le poste, il faut impérativement être député, lui n’est que maire de Manchester. Ses troupes préfèrent donc temporiser. Ce qui, à l’inverse, pourrait inciter Wes Streeting, ministre de la santé, à accélérer le processus. Rival assumé de Keir Starmer, il pourrait annoncer sa démission dès jeudi pour se lancer dans la course à la succession, d’après les informations du Times.

Une affaire de personnes, donc, bien plus que de ligne politique. « Les résultats de Keir Starmer sont loin d’être catastrophiques. Il a remis le Royaume-Uni au centre de la diplomatie internationale après le passage des Conservateurs, qui ont légué un lourd passif. Ses résultats économiques sont un peu meilleurs que prévu. En revanche, pour réduire les inégalités et la pauvreté, ses actes ne suivent pas ses engagements », pointe Aurélien Antoine.

Des oppositions faibles au parlement

Sa volonté de supprimer les aides au chauffage hivernal pour les retraités, à laquelle il a finalement renoncé, a fait tiquer jusque dans son camp. Mais l’aile gauche travailliste reste faible depuis le départ de Jeremy Corbyn et les scandales d’antisémitisme ayant marqué son passage à la tête du parti.

Keir Starmer ne devrait pas davantage être mis en danger par l’opposition Tory, également en déroute électorale. Les partis émergents, eux, ne pèsent pas grand-chose aux Communes. Reform UK, par exemple, ne compte qu’une dizaine de députés. De quoi rendre improbable une mise en minorité au parlement.

Suffisant pour tenir jusqu’en 2029 ? Tout dépendra des équilibres internes au Labour, dont la situation actuelle rappelle la fin chaotique du troisième mandat de Tony Blair (2005-2007), alors désavoué par son camp sur fond de multiples scandales. A ceci près qu’à l’époque, un leader naturel, Gordon Brown, s’imposait pour prendre la relève.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Présidentielle au Brésil
6min

International

« Une victoire de Flavio Bolsonaro à la présidentielle au Brésil marquerait un tournant historique vers un régime autoritaire et illibéral » selon l’historienne Armelle Enders

Flavio Bolsonaro, fils de l’ancien chef d’Etat brésilien d’extrême droite, a créé la surprise dimanche en arrivant en tête au premier tour de la présidentielle au Brésil. Il affrontera le président Lula au second tour dans trois semaines, lors d’un scrutin qui pourrait être un tournant historique pour le pays en cas de retour du bolsonarisme au pouvoir, selon l’historienne spécialiste du Brésil Armelle Enders.

Le

Démissions de ministres au Royaume-Uni : Keir Starmer peut-il encore tenir longtemps ?
5min

International

Carburants : Comment la Bulgarie réussit à maintenir le litre d’essence à 1,66 euro

Les prix du carburant n’ont jamais été aussi élevés en Europe et continuent de flamber à cause des tensions dans le détroit d’Ormuz. Chaque Etat-membre met en place ses mesures d’aide à la population et à l’économie, mais quelle doit être la stratégie de l’Union européenne pour calmer cette crise ? On en débat cette semaine dans Ici l’Europe, émission diffusée sur France 24, LCP et Public Sénat.

Le

New York : Bilateral between Trump and Macron
5min

International

ONU : la France affiche sa « volonté de rouvrir Ormuz », mais reste dépendante des négociations entre l’Iran et les Etats-Unis 

Alors que les leaders internationaux se succèdent à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, la France tente de faire avancer les efforts diplomatiques pour assurer la sécurité et la réouverture du détroit d’Ormuz. Une proposition qui reste conditionnée à la reprise des négociations entre les belligérants.

Le