Longue et tumultueuse, la relation franco-israélienne a-t-elle atteint un point de non-retour, un mois après le lancement de l’attaque contre l’Iran ? Les propos de l’ambassadeur israélien à Paris, jeudi 2 avril, sonnent comme une franche prise de distance : « Il y a des choix qui ont été fait par le gouvernement français ces derniers temps qui, pour nous, prouvent que la France ne se définit pas comme un ami d’Israël », a lancé Joshua Zarka au micro de BFM TV.
Deux jours plus tôt, le ministère de la défense israélien annonçait vouloir « ramener à zéro les achats de défense effectués en France ». L’État hébreu importe principalement depuis le France des composants pour ses systèmes de défense. En 2024, ces commandes s’élevaient à 21 millions d’euros, soit moins de 0,5 % des exportations de défense française.
Une décision presque indolore mais hautement symbolique puisque le ministère de la défense prétend que ces fonds seront réorientés « vers des pays alliés », laissant entendre que la France n’en fait plus partie. Le gouvernement israélien a aussi annulé la visite d’Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre française des Armées.
Pour Israël, « la France est du mauvais côté de la barrière »
Si Israël hausse le ton, c’est que la France a interdit le survol de son espace aérien à un avion américain transportant des armes à destination de Tsahal. Mais ce raidissement tient surtout à la dénonciation de l’intervention terrestre dans le Sud Liban, Israël assumant de vouloir y établir une « zone tampon » sous son contrôle face au Hezbollah libanais, principal allié de l’Iran dans la région. « L’opération militaire terrestre et les bombardements d’Israël au Liban sont inacceptables », a affirmé Emmanuel Macron le 20 mars. Allié historique du Liban, la France se voit obligée de monter au créneau.
Le Président français avait pourtant assuré l’État hébreu de son soutien face aux ripostes du régime iranien après le lancement de l’opération « fureur épique », menée avec les États-Unis. Une opération unilatérale, dont la France a plusieurs fois regretté l’illégalité au regard du droit international.
Un « en-même temps diplomatique » qui ne suffit plus au Premier ministre Benyamin Netanhayou. « Son gouvernement est en train de s’engager de manière pleine et entière dans ce qu’il estime être un choc des civilisations, une guerre civilisationnelle contre tous ses ennemis. Dans ce contexte, soit vous vous alignez pleinement, soit vous n’êtes plus considéré comme un allié fiable. Cela place la France du mauvais côté de la barrière », analyse Thomas Vescovi, doctorant en études politiques sur Israël et la Palestine à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’université libre de Bruxelles (ULB).
La France veut maintenir le dialogue
La reconnaissance de l’État de Palestine, à l’été 2025, avait déjà provoqué la fureur de Benyamin Netanhayou. A l’époque, ce dernier accuse Emmanuel Macron de « récompenser la terreur du Hamas » et d’alimenter le « feu antisémite ». L’annonce vise d’abord à maintenir l’influence française dans la région – dix autres pays reconnaîtront l’État palestinien dans la foulée – et « n’est accompagné d’aucune prise de position politique », rappelle Thomas Vescovi. Dans les mois qui suivent, Paris calme le jeu. « Pour être audible, la France pense qu’il ne faut pas couper le dialogue avec Israël. Mais du côté israélien, il n’y a pas de volonté de médiation », poursuit le chercheur.
Les dirigeants de l’État hébreu estiment pouvoir s’en passer. Mercredi sur I24news, chaîne de télévision aux accents très pro-israéliens, diffusée notamment en français, le politologue Emmanuel Navon interprétait ainsi l’arrêt du commerce militaire avec Paris : « Cette décision nous rappelle que nous ne sommes plus dans les années 1960, lorsque la France avait rétabli sa stature internationale grâce au Général de Gaulle, alors qu’Israël était un tout petit pays, faible et menacé. Aujourd’hui, Israël est une grande puissance […] tandis que la France sous Emmanuel Macron a dégradé sa position internationale et a perdu toute crédibilité. » Et d’ajouter, cinglant : « La France, comme d’autres pays européens tels que l’Espagne, sont devenus des causes perdues. »
Pas une rupture, un « rapport de force »
Une présentation volontiers caricaturale qui traduit l’état d’esprit du gouvernement israélien. Celui-ci ne s’embarrasse plus de plaire à la France ni à une grande partie de la communauté internationale, voire même à des pays l’Allemagne d’ordinaire plus conciliants vis-à-vis de l’État hébreu et de ses violations répétées des droits humains à Gaza et en Cisjordanie occupée.
Nouvelle illustration, lundi, lorsque la Knesset, le parlement israélien, a adopté une loi instaurant « la peine de mort pour les terroristes », taillée sur mesure pour ne s’appliquer qu’aux Palestiniens. Tant pis si les pays européens l’ont condamnée de manière unanime. Avant même le vote, Berlin, Londres, Paris et Rome soulignaient dans un communiqué commun le risque de voir cette loi « remettre en cause les engagements d’Israël en matière de principes démocratiques. »
A défaut de plaire, Israël a donc fait du rapport de force le cœur de sa stratégie diplomatique. « C’est pourquoi je ne parlerais pas de rupture avec la France, Israël engage plutôt un rapport de force. Netanyahou est dans le rapport de force permanent, même avec ses alliés », explique Thomas Vescovi. Dans le journal Le Monde, l’historien et ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi, va même plus loin : « Le gouvernement israélien n’a pas de diplomatie. C’est une illusion. Son seul mantra est l’insulte et le coup de poing. »