Près d’un mois de guerre et toujours aucune accalmie. Lancé par des bombardements américains et israéliens sur l’Iran le 28 février dernier, le conflit au Moyen-Orient se poursuit. En représailles à ces frappes, Téhéran cible depuis sans relâche l’État hébreu, mais aussi les pays du Golfe, alliés à Washington. Au premier jour des hostilités, le président américain Donald Trump avait évoqué « quatre à cinq semaines » d’opération pour remplir son objectif d’« élimin[er] les menaces imminentes posées par le régime iranien » contre « le peuple américain ».
27 jours plus tard, l’échéance fixée par le républicain commence sérieusement à se rapprocher. Détroit d’Ormuz partiellement bloqué, flambée des prix du pétrole, opinion américaine sceptique… Les conséquences négatives de l’entrée en guerre des États-Unis se multiplient. Si les frappes israélo-américaines ont permis d’éliminer le guide suprême iranien, Ali Khamenei, le régime des mollahs demeure en place. Certes affaibli, il poursuit ses frappes sur les infrastructures énergétiques de la région, déstabilisant l’économie mondiale. Un contexte inconfortable pour Donald Trump, qui espère coûte que coûte afficher une victoire de taille contre Téhéran.
Donald Trump se dit prêt à « déchaîner l’enfer » en Iran
Ce jeudi 26 mars, le président américain a poussé ses menaces à un cran encore supérieur. Il s’est dit « prêt à déchaîner l’enfer » dans le cas où l’Iran « ferait encore un mauvais calcul ». Depuis le début de semaine, l’administration républicaine évoque un plan « en 15 points » pour mettre fin à la guerre. Le texte a été transmis aux dirigeants iraniens par l’intermédiaire du Pakistan, aux relations cordiales avec les deux parties. « Les négociateurs iraniens sont très différents et “étranges” », a écrit Donald Trump ce jeudi, sur son réseau Truth Social. « Ils nous “supplient” de conclure un accord, ce qu’ils devraient faire puisqu’ils ont été militairement anéantis. »
Que contient cette ébauche de compromis ? Parmi les principales demandes, les États-Unis exigent en particulier la garantie que l’Iran ne cherche pas à obtenir une arme atomique, détruisent leurs sites nucléaires de Natanz, Fordo et Ispahan et la remise de leurs 440 kilos d’uranium enrichi toujours cachés dans le pays. La fin du soutien de Téhéran à des groupes islamistes proxy, comme le Hezbollah libanais ou le Hamas palestinien, est également réclamée par Washington. Tout comme la réduction drastique de l’arsenal balistique du régime, qui serait cantonné à un simple rôle défensif.
D’après une source citée par l’agence iranienne Tasnim, le régime aurait répondu mercredi à Washington à cette proposition. Comme à son habitude en matière internationale, Donald Trump cultive une certaine ambiguïté quant à sa véritable volonté de trouver un accord avec la République islamique. « Je ne sais pas nous arriverons à signer un accord, (…), [les dirigeants iraniens] sont vraiment des malades », a-t-il encore répété ce jeudi, lors d’un point presse en marge du Conseil des ministres. « Ce qui est évidemment difficile dans la stratégie américaine, c’est de savoir ce qui relève du bluff et ce qui relève d’une détermination réelle à aller jusqu’au bout », explique à Public Sénat Maxime Lefebvre, ex-diplomate et professeur de relations internationales à l’ESCP.
Une opération terrestre envisagée
Engagés dans des pourparlers en début d’année avec l’Iran, les États-Unis ont finalement fait le choix de l’intervention militaire. Difficile d’imaginer dans ces conditions, le régime des mollahs – tant qu’il tient – accepter facilement les importantes concessions espérées par la partie américaine. La possibilité d’un accord temporaire pour suspendre l’affrontement afin d’organiser des discussions pourrait constituer une solution intermédiaire. « Le minimum, ce pourrait être un cessez-le-feu et une négociation, mais je vois mal comment on pourrait se mettre d’accord d’emblée sur l’ensemble des conditions », poursuit Maxime Lefebvre.
Si Washington et Téhéran ne parviennent pas à s’entendre, l’administration américaine répète qu’elle peut encore accentuer la pression sur l’Iran. Y compris via une opération terrestre ? Ce jeudi, le média américain Axios rapporte que le Pentagone envisagerait sérieusement de porter un « coup fatal » au régime iranien. Plusieurs possibilités seraient explorées par le gouvernement dans cette optique. L’armée américaine pourrait tenter de s’emparer de l’île iranienne de Kharg, dans le golfe Persique, sur laquelle transite environ 90% des exportations de pétrole du pays. D’autres morceaux de terre iraniens dans cette zone seraient dans le viseur des forces américaines, dans l’objectif de reprendre le contrôle du détroit d’Ormuz. Plus tôt dans la semaine, le New York Times indiquait que plusieurs milliers de parachutistes étaient en train d’être déployés dans le Golfe par l’armée.
Face aux déclarations américaines, l’Iran tente de dissuader de toute intervention au sol sur son territoire. « L’ennemi doit savoir qu’une guerre terrestre sera plus dangereuse, plus coûteuse et irréparable pour lui », a averti ce jeudi Ali Jahanshahi, le commandant des forces terrestres de l’armée iranienne, cité par l’agence semi-officielle Isna. « Tous les mouvements ennemis aux frontières sont surveillés et nous sommes préparés à toute éventualité. »
En actant un tel choix, Donald Trump, prolongerait sa rupture idéologique avec le non-recours à la force armée à l’étranger, à l’origine l’un des piliers de sa politique étrangère, partagé avec l’ensemble de la base MAGA (« Make America Great Again »). Il prendrait alors de très gros risques, tant au niveau stratégique que militaire. « À partir du moment où on s’attaque à l’intégrité territoriale de l’Iran, avec des déploiements au sol, c’est clair que ce serait une nouvelle escalade, dont il serait être très difficile de redescendre », pointe Maxime Lefebvre.
Le risque d’un enlisement… ou d’un retrait face à l’impasse
Et ce, à un moment où l’arsenal militaire américain a été fortement fragilisé par les premières semaines de guerre. « Ce qui va vraiment compter pour la suite du conflit, ce sont les munitions », souligne auprès de Public Sénat Jean-Marc Rickli, directeur des risques globaux et émergents au centre de politique de sécurité de Genève (GCSP), en Suisse. « Il y a une asymétrie totale entre le coût de l’offensive, un drone Shahed iranien d’un montant de 25 à 50.000 dollars, et le coût de la défense, avec un missile Patriot [de défense antiaérienne, ndlr] valant environ 4 millions dollars. C’est un rapport de 1 à 80 à 1 à 160 entre le coût de l’offensive et le coût de la défensive. Et les stocks aussi bien américains et israéliens sont vraiment en train de se réduire. »
Autre risque d’une telle intervention : un enlisement du conflit. Or, à l’approche des élections de mi-mandat, prévues en novembre outre-Atlantique, ce blocage ne ferait pas les affaires de Donald Trump sur le plan intérieur. Avec 62% d’impopularité d’après le dernier sondage réalisé par Ipsos pour Reuters en début de semaine, le président américain atteint déjà actuellement son record en la matière depuis son retour au pouvoir. « Donald Trump doit absolument trouver une porte de sortie rapidement », analyse Jean-Marc Rickli. « Le fait qu’il n’a pas fixé d’objectifs clairs peut être considéré comme un avantage, car il peut déclarer n’importe quel fait comme une victoire. Mais le problème pour lui est que les Iraniens maitrisent l’échelle escalatoire et le pouvoir de perturbation régionale et mondiale, liés au levier que représente la menace du blocage du détroit d’Ormuz, ainsi que les attaques sur les monarchies du Golfe. »
L’imprévisibilité inhérente aux prises de décision de Donald Trump pourrait laisser présager un dernier cas de figure : le retrait soudain des troupes américaines dans la région. « Le problème s’il fait ça, c’est que quelque part il est aussi obligé de dire que l’opération a atteint ses objectifs, et que ça justifie un arrêt des hostilités », décrypte Maxime Lefebvre. « Il en est tout à fait capable. » Solution qui permettrait de sortir de l’impasse et de garder la face auprès d’une partie de son électorat… mais au prix d’un affaiblissement de la force de dissuasion américaine au Moyen-Orient. « S’il décide d’arrêter maintenant, ça aura des répercussions énormes sur la stabilité de la région et sur la dissuasion des États-Unis dans la région et au-delà dans le futur », confirme Jean-Marc Rickli. « Laisser le régime en place va également provoquer une instabilité pour les monarchies du Golfe, qui ne pourront accepter que cette menace se rematérialise dans quelques mois. »