Une dissuasion renforcée et à dimension européenne. Le discours du chef de l’Etat à l’Ile Longue, au sein même de la base où sont stationnés les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), ce lundi 2 mars, était attendu. Alors que les tensions internationales sont au plus fort, entre attaque de l’Iran par les Etats-Unis et Israël et guerre qui dure en Ukraine, Emmanuel Macron a fait un pas clair vers la dimension européenne de la dissuasion nucléaire française, déjà évoquée dans le passé par ses prédécesseurs, tout en répondant aux interrogations et critiques : la France gardera la main sur toute décision. Le bouton rouge reste à Paris.
« C’est avec beaucoup de gravité que je viens annoncer à la Nation une évolution à la hauteur de nos défis nationaux et européens. Nous devons renforcer notre dissuasion nucléaire face à la combinaison des menaces et nous devons penser notre stratégie de dissuasion dans la profondeur du continent européen, dans le plein respect de notre souveraineté, avec la mise en place progressive de ce que j’appellerais une dissuasion avancée », a annoncé Emmanuel Macron, 65 ans après les débuts de la dissuasion par le général de Gaulle, précisant bien que « la dissuasion est, et doit, demeurer un intangible français ».
« Nous ne communiquerons plus sur le chiffre de notre arsenal nucléaire »
Reste que « c’est une évolution majeure que j’ai souhaité donner à notre dissuasion. Le contexte permettant enfin de mettre sur ces mots de la dimension européenne, prononcés par presque tous mes prédécesseurs, une réalité », a soutenu Emmanuel Macron.
Face aux bouleversements internationaux et le « renforcement du risque que les conflits franchissent le seuil nucléaire, et l’intensification de la conflictualité sous ce seuil », Emmanuel Macron en a conclu qu’un « rehaussement de notre arsenal est indispensable ». « J’ai ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal », a annoncé le chef de l’Etat. Et alors que le chiffre de moins de 300 têtes nucléaires était jusqu’ici donné, « pour couper court à toute spéculation, nous ne communiquerons plus sur le chiffre de notre arsenal nucléaire, contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé ».
Sous-marin de nouvelle génération en 2036 et « missile hypersonique et manœuvrant »
Un renforcement qui passe aussi par la construction de la troisième génération de SNLE, qui assurent la dimension océanique de la dissuasion. Devant Le Téméraire, l’un des quatre submersibles actuels, aujourd’hui en cale sèche sur la base de l’Ile Longue, le Président a ainsi fait une autre annonce, en dévoilant le nom du prochain sous-marin français : il « se nommera L’Invincible et naviguera en 2036 ». Sera aussi « lancé cette année le très ambitieux programme de missiles hypersoniques et manœuvrant qui équipera nos avions de combat et le futur porte-avions dans la prochaine décennie ».
Par ailleurs, la dissuasion nucléaire ne peut être au niveau « sans nos capacités conventionnelles ». C’est ce « qu’on appelle l’épaulement, qui doit passer par les alliés européens », entre « l’alerte avancée, la défense aérienne élargie » et « la frappe dans la profondeur », « avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne ». Paris, Londres et Berlin vont ainsi « travailler ensemble à des projets de missiles de très longue portée ». Cette collaboration s’inscrit « dans le cadre de (l’) initiative dite ELSA » (european long range strike approach), lancée en 2024 et incluant aussi l’Italie, la Pologne et la Suède.
Avec « cette juste répartition des efforts », « la France y sera gagnante », assure-t-il.
« Notre sécurité ne s’est jamais limitée à notre seul territoire »
Mais c’est bien la dimension européenne de cette dissuasion qui a marqué le discours. « Pour être puissant, il faut être uni » et « notre sécurité ne s’est jamais limitée à notre seul territoire », a souligné le chef de l’Etat. Alors que la dissuasion vise la défense des intérêts vitaux de la nation, ces derniers n’ont volontairement jamais été définis clairement. Mais le président de la République explique qu’ils dépassent nos frontières.
« Nos intérêts vitaux, s’ils couvrent le territoire national et ultramarin, ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales », soutient Emmanuel Macron, qui ajoute : « Peut-on envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu sans que cela n’affecte nos intérêts vitaux ? » C’est pourquoi il est temps de « passer à une autre étape » de cette « dimension européenne des intérêts vitaux de la France ». Après avoir « resserré » en juillet les liens en la matière « avec les Royaume-Uni », « nous avons affirmé notre solidarité commune avec les Européens et ouvert la possibilité de coordination de nos dissuasions nucléaires respectives ».
« Déploiement de circonstance de forces stratégiques chez nos alliés »
Mais aussi, « des contacts ont été pris avec un premier groupe d’alliés, à commencer par l’Allemagne », qui ont « répondu favorablement ». « Aujourd’hui, une nouvelle étape de la dissuasion nucléaire française peut donc se concrétiser. Nous entrons sur le chemin de ce que j’appellerais la dissuasion nucléaire avancée », lance le Président.
S’il n’y aura « pas de partage de la décision ultime », ni de « partage de la définition des intérêts vitaux », il explique que « la dissuasion avancée est une démarche progressive ». Le chef de l’Etat entend « offrir (aux alliés européens) la possibilité de participer aux exercices de dissuasion », avec la « participation de forces conventionnelles de nos alliés » à nos actions de dissuasion et « le déploiement de circonstance de forces stratégiques chez nos alliés », alors que les Etats-Unis ont, de manière pérenne, déployé des armes nucléaires en Allemagne ou en Italie. Précision : « Cet effort vient en plus de la mission nucléaire de l’OTAN, à laquelle nous ne prenons pas part ».
« La France et l’Allemagne ont mis en place un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau »
Ainsi, « nos forces aériennes pourront se disséminer sur le territoire européen », constituant « un archipel de force ». « L’Allemagne sera un partenaire clef de cet effort », ajoute le Président. Berlin participera dès cette année aux exercices nucléaires français. Selon un communiqué commun envoyé peu après, « la France et l’Allemagne ont mis en place un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau qui servira de cadre bilatéral », afin de « renforcer leur coopération en matière de dissuasion ».
« D’autres pays ont accepté ce dialogue, et au-delà de nos partenaires du Royaume-Uni et d’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark s’y joindront. C’est une véritable convergence stratégique entre nos pays » se réjouit Emmanuel Macron. Des « moyens de communication spécifiques, une organisation » seront mis en place.
« Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires »
Si la France reste dans une logique de non-prolifération, avec « un objectif, à terme, d’un monde sans arme nucléaire », la tendance actuelle prend un tout autre chemin, avec notamment la fin du traité New start. « Le champ des règles est un champ de ruine », lance Emmanuel Macron, qui conclut : « Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires. La France, déterminée, libre, confiante, y tiendra tout son rôle ».