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Elections en Turquie : « Erdogan est parvenu à imposer une sacralisation de sa personne et de l’Etat »

Ce dimanche 14 mai se tenaient, en Turquie, les élections présidentielles et législatives. Le président actuel, Recep Tayyip Erdoğan, remettait son mandat en jeu contre une opposition coalisée et unie. Un deuxième tour aura lieu le 28 mai pour départager les deux candidats même si le président sortant est en ballotage favorable.
Henri Clavier

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Le principal enjeu de ces élections était évidemment le maintien ou non de Recep Tayyip Erdoğan à la tête du pays. Au pouvoir, en tant que premier ministre puis comme président, depuis 2002, Recep Tayyip Erdoğan récolte un peu plus de 49,5% des suffrages et devance son opposant Kemal Kılıçdaroğlu (44,8%). La personnalisation du pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, depuis le coup d’État manqué de 2016 et la révision constitutionnelle de 2017, la situation économique et le séisme du 6 février dernier dans la région de Gaziantep ont finalement poussé les différents opposants à s’unir contre le président sortant. Une coalition hétéroclite allant du centre-gauche à la droite nationaliste, menée par Kemal Kılıçdaroğlu, membre du Parti républicain du peuple (CHP ; centre-gauche kémaliste). Une alliance qui ne concerne que l’élection présidentielle puisque le scrutin des élections législatives a tourné en faveur de l’AKP, de Recep Tayyip Erdoğan, et ses alliés qui ont remporté la majorité des 600 sièges de l’assemblée.

Un deuxième tour inattendu

Malgré un scrutin extrêmement polarisé, un deuxième tour aura bien lieu, contrairement à ce que plusieurs sondages annonçaient depuis plusieurs semaines. Un deuxième tour qui s’explique notamment par le maintien du candidat d’extrême-droite Sinan Oğan (5 %) qui n’a pas encore annoncé de consigne de vote.

 « Il y a eu une participation extrêmement forte et pas vraiment d’obstruction à l’accès au bureau de vote »

Le peuple turc s’est très largement mobilisé en perspective du scrutin pour atteindre un taux de participation de 88,92 % en Turquie. Un vote massif donc mais parfois émaillé de difficultés dans les bureaux de vote. « Il y a eu une participation extrêmement forte et pas vraiment d’obstruction à l’accès au bureau de vote », affirme le sénateur socialiste Jean-Yves Leconte, présent à Diyarbakir en tant que scrutateur. Ce dernier explique que le vote en lui-même n’a pas été particulièrement entravé même si « les membres de l’AKP étaient très présents et avaient parfois plus d’autorité que le président du bureau de vote ». Malgré cela, les résultats ont tardé à être officialisés par la commission électorale (ils ne l’ont été que ce lundi 15 mai) et les bureaux de vote ayant voté en faveur de Kemal Kılıçdaroğlu ont systématiquement été ciblés par des recomptages. « A Diyarbakir, j’ai vu beaucoup de recomptages et la commission électorale n’a pas beaucoup de moyens », souligne Jean-Yves Leconte.

« L’acte de vote n’est pas vraiment entravé mais la campagne est totalement déséquilibrée, le temps de parole d’Erdoğan, notamment à la télévision, a été démesuré par rapport à ses opposants », précise Samim Akgönül, historien spécialiste de la Turquie. Un point de vue partagé par Jean-Yves Leconte qui souligne tout de même la présence « d’un peu plus de six millions de primo votants, et la télévision n’est pas leur principal médium ».

 « La coalition a adopté un discours rassembleur, tandis qu’Erdogan n’a fait que pointer les ennemis de la Turquie »

Si les observateurs se refusent à parler de surprise, l’espoir d’une défaite de Recep Tayyip Erdoğan était bien réel « puisqu’il y a trois raisons qui peuvent faire croire à une alternance, d’abord l’autoritarisme du pouvoir, puis la crise économique et enfin le tremblement de terre », détaille Samim Akgönül. La popularité de Recep Tayyip Erdoğan, malgré une situation politique et économique très compliquée, trouve sa source dans sa capacité à se positionner sur les clivages structurels de la société turque. « Il y a trois clivages qui structurent la société turque : celui entre les Turques et les Kurdes, celui entre l’islam sunnite et les alévis, puis entre séculiers et réguliers », analyse Samim Akgönül.

Une stratégie relativement simple, un discours identitaire et une rhétorique nationaliste obligeant « la coalition à adopter un discours rassembleur, tandis qu’Erdoğan n’a fait que pointer les « ennemis » de la Turquie à travers un discours hargneux qui parle aux tripes des gens ». Par ailleurs, Recep Tayyip Erdoğan a su s’imposer comme le garant de l’indépendance turque et fait craindre une déstructuration de l’Etat en cas de départ. « Erdoğan est parvenu à imposer une sacralisation de sa personne et de l’Etat », souligne Samim Akgönül qui y voit la principale raison de la popularité du candidat en ballottage favorable.

 « Il y a aussi une population occidentalisée qui, aujourd’hui, ne supporte plus la frange nationaliste »

L’un des principaux enseignements de ces deux scrutins reste cependant la confirmation d’une polarisation extrême de la société turque entre les grandes villes et le littoral plutôt progressistes, et le centre du pays, beaucoup plus conservateur. « Les clivages géographiques sont importants et dans les grandes villes il y a aussi une population occidentalisée qui, aujourd’hui, ne supporte plus la frange nationaliste », rappelle Samim Akgönül pour qui ce clivage n’a rien de spécifique à la Turquie. Néanmoins, malgré une forte opposition au président sortant, la coalition ne devrait pas survivre au-delà du deuxième tour de l’élection.

Dans cette situation, on peut s’attendre à ce que l’opposition prenne une nouvelle forme, « en cas de défaite de Kemal Kılıçdaroğlu, l’opposition doit être civile et non représentative, le système électoral est une impasse. Désormais ça se passe dans la rue où la société civile doit se mobiliser si elle veut continuer d’embarquer son opposition », affirme Samim Akgönül.

 

 

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