Immigration Enforcement Minnesota
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Etats-Unis : « Une bataille des narratifs » sous haute tension après la mort de deux citoyens à Minneapolis

Donald Trump affronte l’une des plus importantes contestations depuis son retour au pouvoir après la mort d’un deuxième citoyen américain à Minneapolis par la police fédérale. Une situation qui illustre les fractures au sein de la société américaine et contribue au recul de l’état de droit aux Etats-Unis.
Henri Clavier

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Publié le

« Il revient à chaque citoyen de s’élever contre l’injustice, de protéger nos libertés fondamentales, et de faire rendre des comptes à notre gouvernement » a écrit l’ancien président démocrate, Barack Obama dans un communiqué faisant suite à la mort d’Alex Pretti à Minneapolis, tué par des agents fédéraux samedi 24 janvier. Bill Clinton, également ancien locataire de la Maison blanche, a dénoncé des « scènes horribles » après la diffusion de vidéos filmant la mort d’Alex Pretti. Le 7 janvier, une autre citoyenne américaine, Renee Good, décédait sous les tirs de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE ; l’agence fédérale en charge de l’immigration) à Minneapolis. Ces événements tragiques ont entraîné la mobilisation de la population de la ville du Minnesota pour protester contre les méthodes de l’ICE et tenter d’entraver ses opérations. 

Depuis le début du mois de janvier, un peu plus de 3 000 agents sont mobilisés à Minneapolis dans le cadre de l’opération « Metro Surge » qui vise à expulser les personnes en situation irrégulière et notamment la communauté somalienne, particulièrement concentrée dans l’Etat du Minnesota. Cette opération s’inscrit dans le cadre d’une vaste campagne contre cette communauté, au cœur d’un scandale de fraude dans l’Etat du Minnesota. « Les actions menées par l’ICE ces dernières semaines s’inscrivent dans la continuité de l’usage des forces de police par Donald Trump depuis son premier mandat. La nouveauté, aujourd’hui, tient au fait que l’ICE est déployée en plein espace public, loin des frontières, et poussée à déborder de ses compétences strictement définies. Cette mise en avant est plus ouverte et plus assumée qu’auparavant », note Maxime Chervaux, professeur agrégé à l’Institut français de géopolitique et spécialiste des Etats-Unis. 

« Les manifestations contre l’ICE restent peu nombreuses et mobilisent assez peu de participants » 

Malgré une tempête polaire et des températures autour de -20 degrés, des habitants de la ville se mobilisent devant des bâtiments fédéraux pour protester contre les méthodes de l’ICE. Dimanche après-midi, un millier de personnes se sont rassemblées. « Les manifestations contre l’ICE restent peu nombreuses et mobilisent assez peu de participants, on parle de quelques milliers de participants au mieux », observe Romuald Sciora, chercheur associé à l’IRIS et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis qui note cependant que des « voix importantes commencent à s’élever ». L’ampleur de la mobilisation reste faible par rapport au mouvement Black Lives Matter après la mort de George Floyd à Minneapolis le 25 août 2020. 

Si les chiffres des mobilisations restent modestes, le nombre de protestations contre la politique de Donald Trump sur les huit premiers mois de son deuxième mandat s’est révélé largement supérieur à ceux de 2017 (25 446 contre 7 532) comme le relève la chercheuse Ludivine Gilli dans une note pour la fondation Jean-Jaurès.

Un électorat républicain de plus en plus divisé sur les méthodes utilisées par l’ICE 

Malgré la mort de deux citoyens, l’administration Trump fait bloc et maintient sa stratégie. « On ne peut pas s’en prendre aux forces de l’ordre dans ce pays sans en subir les conséquences », a dit sur la chaîne Fox News le directeur du FBI, Kash Patel tandis que Kristi Noem, secrétaire à la sécurité intérieure a qualifié les victimes de « terroristes ». Le président des Etats-Unis s’est également lancé dans cette bataille des narratifs estimant que la mort des deux Américains était due au « chaos provoqué par les démocrates ». 

Les actions de l’ICE pourraient devenir une nouvelle ligne de fracture au sein de l’électorat de Donald Trump après les divergences sur l’intervention au Venezuela et le projet d’annexion du Groenland par les Etats-Unis. La base ultraconservatrice de l’électorat républicain s’est également divisée sur le soutien apporté par les Etats-Unis à Israël. Selon une enquête de l’institut Quinnipiac publiée le 13 janvier, 57 % des Américains condamnaient les méthodes de l’ICE. Même parmi l’électorat républicain, seulement 54 % d’entre eux considèrent qu’il s’agit d’un usage nécessaire de la force comme le rapporte une enquête d’Ipsos

D’autres voix se sont élevées notamment au sein du lobby pro-armes après la mort d’Alex Pretti. En effet, ce dernier portait une arme à la ceinture lors de sa mort, un élément utilisé par l’ICE pour justifier d’avoir ouvert le feu. « Ce sont les méthodes qui sont rejetées, pas l’objectif. Donald Trump est le président qui dispose de la base la plus fidèle et radicalisée de l’histoire des États-Unis », estime Romuald Sciora. « Pour l’instant, une partie de l’électorat républicain est très mal à l’aise avec les méthodes employées par l’ICE. Mais je ne suis pas certain que cela infléchisse la stratégie de l’administration Trump. Une bataille des narratifs s’ouvre sur ce qui s’est passé et sur les méthodes utilisées », nuance Maxime Chervaux. 

Des attaques répétées contre l’état de droit à quelques semaines des élections de mi-mandat 

« Une bataille des narratifs » qui illustre l’affaissement des contre-pouvoirs aux Etats-Unis et le renforcement des marges de manœuvre du pouvoir exécutif. En effet, un juge fédéral du Minnesota a pris des mesures, samedi soir, pour empêcher l’administration Trump de détruire ou d’altérer des preuves. La défiance atteint un niveau inédit après les menaces répétées contre les médias, les ingérences de l’administration en matière judiciaire ou encore le dévoiement du droit et notamment des compétences présidentielles. Ainsi, selon un décompte effectué par Le Grand Continent, plus de la moitié des mesures du « Project 2025 », un plan rédigé par le think tank ultraconservateur Heritage Foundation qui remet en cause les fondements de l’état de droit, sont déjà appliquées ou en cours d’application. 

Autant d’éléments qui entretiennent un climat délétère et font craindre un recours du président des Etats-Unis à l’Insurrection Act qui permet d’envoyer l’armée, ce serait une première depuis les émeutes de Los Angeles en 1992. A moins d’un an des élections de mi-mandat, de nombreuses personnalités expriment leurs inquiétudes sur les conditions dans lesquelles se tiendra le scrutin. Des inquiétudes amplifiées par les déclarations de Donald Trump le 14 janvier : « Quand on y pense, nous ne devrions même pas avoir d’élections. » La porte-parole de la Maison blanche s’était alors empressée de déclarer que le président « ne faisait que plaisanter ». 

La bonne tenue du scrutin pourrait néanmoins être menacée par le redécoupage des circonscriptions électorales comme au Texas ou en Californie ou encore la complexification des conditions d’accès au vote, notamment en restreignant la possibilité de voter par correspondance. Bien avant les élections de mi-mandat qui se tiendront en novembre, Maxime Chervaux envisage des conséquences à court terme pour l’administration Trump. « À mon sens, la principale conséquence sera institutionnelle et budgétaire : les négociations en cours risquent de se bloquer. Le budget de l’ICE va devenir un point de crispation majeur entre Républicains et Démocrates, alors même que les discussions budgétaires sont déjà largement enlisées à quelques jours d’un nouveau shutdown du gouvernement américain », estime le chercheur.

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