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Frappes israéliennes : « Israël veut replacer l’Iran comme l’ennemi principal de la région »

Cette nuit, Israël a frappé à de nombreuses reprises des sites nucléaires et des dirigeants de l'armée iranienne en justifiant une « menace nucléaire ». L’Iran a riposté avec une centaine de drones lancés vers le territoire israélien. Les attaques se sont poursuivies dans la journée. Pour Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste de l’Iran, la justification d’Israël n’est qu’une « façade » et vise à occulter la question palestinienne. Selon lui, cette série d'attaques va renforcer l’isolement d’Israël. Entretien.
Marius Texier

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Pourquoi Israël a lancé une attaque aujourd’hui ? Est-ce pour « éliminer la menace » nucléaire que représente l’Iran ?

Justifier l’attaque par une soi-disant menace nucléaire est une façade. Tout le monde sait très bien que l’Iran a un programme nucléaire, mais qu’elle ne dispose pas de l’arme atomique. Si Israël a attaqué aujourd’hui c’est simplement à cause de la conférence des Nations Unies, destinée à acter la reconnaissance de la Palestine, qui doit avoir lieu le 18 juin prochain. La question palestinienne est devenue de plus en plus consensuelle. Il était donc urgent pour Israël de faire une parade militaire avec tout le décorum comme brandir la menace existentielle. Le but est vraiment d’occulter la question palestinienne. Israël, qui est de plus en plus isolé, cherche de nouvelles recettes.

On sent de plus en plus une désolidarisation des pays occidentaux envers Israël. Est-ce une manière pour l’Etat hébreu de réactiver le soutien de l’Occident en attaquant l’Iran ?

Il s’agit de reprendre les vieilles rancœurs d’il y a 30 ans en désignant l’Iran comme un Etat voyou, un État terroriste, paria. C’est l’ennemi répulsif parfait. Ils veulent replacer l’Iran comme l’ennemi principal de la région. Or cela va contribuer à renforcer l’isolement d’Israël. Il apparaît désormais comme un pays qui souhaite montrer sa force. Désormais, on va s’interroger sur les prétendues valeurs démocratiques de l’Etat hébreu. C’est donc ça le pays qui apporte les valeurs de l’Occident au Moyen-Orient ? De plus, sur le plan géopolitique, le fait d’attaquer un pays déjà à genoux comme l’Iran est vu comme quelque chose d’assez lâche, de facile. C’est une victoire à la Pyrrhus, car de plus en plus de pays vont se dire qu’Israël veut être le seul patron dans la région.

L’Iran n’est donc pas une menace pour Israël ?

Ce n’est absolument pas une menace immédiate pour Israël. En deux ans, l’Iran a perdu beaucoup de sa puissance et de nombreux alliés dans la région. Elle n’a presque plus d’influence contrairement à une époque avec le Hezbollah. L’Iran n’a que faire d’Israël. Le soutien à la Palestine après le 7 octobre a été timide et il ne souhaitait pas que le Hezbollah s’investisse directement dans le conflit.

Le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, a déclaré que les Etats-Unis n’étaient pas impliqués dans l’attaque. Assistons-nous à un affaiblissement du soutien américain à Israël ?

Les Etats-Unis restent tout de même un très proche allié de l’Etat d’Israël. La preuve, ils contrôlent l’espace aérien au-dessus de l’Iran donc lorsqu’Israël commet ses attaques, elle le fait avec l’autorisation des Etats-Unis, du moins avec son laissez-passer. Malgré tout, il est clair que les Etats-Unis et Israël ne sont plus en phase. L’Etat hébreu perd du crédit auprès des Américains. De ce côté-là, c’est aussi une victoire à la Pyrrhus.

Pourtant les Américains considèrent l’Iran comme un Etat ennemi ?

Il faut prendre en compte que l’Iran est une société qui souhaite vivre désormais. C’est une société de 80 millions d’habitants qui représente une vraie force politique. Donald Trump veut trouver un accord avec eux. Comme il le dit, il y a du « blé » à se faire. Avant l’attaque israélienne, il a réussi à négocier pour que le pétrole iranien ne soit pas touché. Il a également réclamé que les installations nucléaires soient préservées. Ce sont seulement des bâtiments de surface, sans véritables conséquences, qui ont été bombardés.

D’ailleurs, où en est le programme de recherche nucléaire de l’Iran ?

L’Iran a décidé qu’il avait le droit d’enrichir son uranium après le départ des Etats-Unis en 2018 de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Aujourd’hui, il enrichit son uranium à plus de 60 %. A ce niveau d’enrichissement, le seul objectif est de faire une arme atomique. De plus, avec l’attaque qui a eu lieu, l’Iran a toutes les bonnes raisons de dire que « puisque vous m’attaquez, vous me forcez à me doter de l’arme nucléaire ». Mais la fabrication d’une bombe ne se fait pas en 5 minutes. Cela nécessite une politique industrielle forte et du temps. On évalue à peu près à un an et demi le temps nécessaire à l’Iran pour créer son arme nucléaire. Et cette fabrication est extrêmement visible donc la menace nucléaire n’est pas existentielle comme Israël l’affirme.

Que va-t-il se passer dans les prochains jours ou les prochaines semaines. Faut-il craindre un embrasement de la région ?

Je ne pense pas qu’Israël va poursuivre ses attaques au vu des multiples pressions qu’il risque de subir de tous les côtés. L’Iran quant à lui n’a pas les moyens de riposter. Il dispose de très peu de missiles et souhaite les économiser. Son attaque de drones est avant tout symbolique. Le risque d’embrasement est donc assez faible. Aucun Etat de la région n’est prêt à faire la guerre.

Mais, la question ici est éminemment politique, c’est une opération politique. Il faut bien prendre en compte que ce qui est central, c’est la question palestinienne. Et qu’Israël torpille le droit international.

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