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15 January 2026, Greenland, Nuuk: View over Nuuk from the eighth floor of a residential building. Photo: Julia Wäschenbach/dpa - urn:newsml:dpa.com:20090101:260115-99-180307 - //Julia Wäschenbach/DPA/SIPA/2601151508

Groenland : « L’envoi de troupes européennes pourrait empêcher Trump d’aller trop loin »

La tension est montée d’un cran mercredi entre Danois et Américains autour du dossier du Groenland qui ne sont pas parvenus à un accord sur le contrôle de ce territoire autonome du Danemark, jugé indispensable à la « sécurité » des Etats-Unis par Donald Trump. Dans ce contexte, la France a envoyé une quinzaine de militaires sur place pour participer à l’exercice européen « Opération Endurance Arctique ». Pour Mikaa Blugeon-Mered, spécialiste du Groenland à l’Université du Québec à Trois-Rivières, à l’École de guerre et à l’IFP School, l’envoi de troupes européennes peut stopper « la logique d’humiliation et de dénigrement » de Donald Trump.
Simon Barbarit

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Les Etats-Unis vont-ils s’emparer, s’y besoin par la force, du Groenland ? La question pouvait sembler saugrenue alors que ces dernières années, les Américains n’ont cessé de réduire leur force militaire sur place. Un accord de défense avec le Danemark de 1951 renégocié en 2004 (accords d’Igaliku) avec le Groenland, les autorise pourtant à y installer des bases dans le cadre de cette coopération avec le Danemark et son territoire autonome, le Groenland.

« Dans les années 2000, la Russie n’était plus une menace militaire, il y a donc eu un désengagement dans l’Atlantique nord. L’effort de guerre que les Etats-Unis ont mené au Moyen Orient a amené à ce que certaines parties de l’architecture de la défense américaine, surtout dans cette zone avec des alliés de l’Otan, ne soient plus considérées comme stratégiques », explique Mikaa Blugeon-Mered, spécialiste du Groenland à l’Université du Québec à Trois-Rivières, à l’École de guerre et à l’IFP School.

Mais depuis son retour au pouvoir, Donald Trump n’en finit pas d’exprimer ses visées impérialistes quitte à déboussoler un peu plus chaque jour les pays du traité de l’Atlantique (OTAN).

Des exercices « pour préparer les forces armées à des conditions climatiques extrêmes »

Au lendemain d’une réunion entre le Danemark et les autorités américaines consacrée au Groenland, Donald Trump a affirmé sur son réseau Truth social que le Groenland était « vital pour le Dôme d’Or », un gigantesque projet américain de bouclier antimissiles, censé contenir les avancées de la Russie et de la Chine en Arctique. L’administration Trump met en avant le danger pour sa sécurité que représenteraient les destroyers et sous-marins russes et chinois, qui selon elle, patrouilleraient autour du Groenland. Des informations démenties par la diplomatie danoise. Les navires russes sont plutôt basés en mer de Barents près d’un autre pays de l’OTAN, la Norvège.

« Il n’y a ni navires ni investissements « massifs » chinois au Groenland, a répliqué le ministre des Affaires étrangères danois, Løkke Rasmussen en retenant de la réunion de mercredi qu’il est « clair que le Président américain nourrit le souhait de s’emparer du Groenland ».

C’est dans ce contexte qu’Emmanuel Macron a annoncé que la France, aux côtés de la Suède, l’Allemagne et la Norvège allait déployer des forces militaires pour une mission de reconnaissance qui s’inscrit dans le cadre de l’exercice danois « Arctic Endurance » organisé avec des alliés de l’Otan.

« La participation de troupes européennes dans le cadre de mission en Arctique est assez régulière. Il s’agit d’exercices pour préparer les forces armées à des conditions climatiques extrêmes. Ces opérations prennent une signification particulière dans le contexte actuel, car habituellement, les Etats ne communiquent pas sur ce sujet », observe Emilie Canova, docteure en géographie, affiliée à l’université de Cambridge.

Des troupes pour stopper cette « logique d’humiliation et de dénigrement »

Pour Mikaa Blugeon-Mered, « c’est assez classique après une discussion à ce niveau de tension, on parle quand même d’annexion d’un territoire, qu’une puissance défende par l’envoi d’une présence militaire, en marge de la discussion diplomatique. C’est une forme d’incarnation, et c’est peut-être ça qui a permis à cette réunion de rester cordiale et qu’elle ne parte pas dans une logique d’humiliation et de dénigrement ».

Lors de ses vœux aux armées depuis la base aérienne d’Istres, Emmanuel Macron a annoncé que la France allait envoyer « dans les prochains jours » de nouveaux « moyens terrestres, aériens et maritimes » dans le territoire autonome danois. « La France et les Européens doivent continuer partout où leurs intérêts sont menacés d’être là, sans escalade, mais intraitables sur le respect de la souveraineté territoriale », a-t-il prôné.

« La manière dont vont se déployer les troupes européennes va permettre de répondre à cette question. Donald Trump va-t-il aller vers une rupture sanglante qui signerait la fin de l’OTAN ? Ou alors va-t-on aller dans une logique où des forces européennes seront présentes dans les 15 points stratégiques du Groenland, ce qui pourrait, non pas empêcher Trump de réclamer le Groenland, mais en tout cas l’empêcher d’aller trop loin », relève Mikaa Blugeon-Mered.

Le Congrès américain confirme toujours un soutien important à l’Otan

Maud Quessard, directrice du domaine « Espace transatlantique/Russie » à l’IRSEM invite à distinguer différents acteurs au sein des Etats-Unis. « Vous avez d’un côté l’administration Trump qui n’a pas caché ses velléités expansionnistes à l’occasion de la publication de la Stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy, NSS). Et de l’autre, le vote au Congrès, il y a quelques semaines du National Defense Authorization Act (NDAA), qui confirme toujours un soutien important à l’Otan. Même au sein des Républicains, certains verraient d’un mauvais ce qui s’apparenterait à un torpillage d’un des piliers de la puissance américaine, qui est l’Otan. Cette puissance réside dans sa capacité militaire, mais aussi son ‘’lead’’ sur l’Alliance atlantique depuis toujours. L’Otan est regardée de près par ses partenaires comme la Corée et le Japon, et par ses adversaires, la Chine et la Russie. Et puis, il ne faut pas oublier que les alliés des Etats-Unis sont aussi des bons clients du complexe militaro-industriel. Ce type de rapport de force sur le Groenland devra être chiffré. Les Etats-Unis ne peuvent pas, non plus, s’engager sur tous les terrains à la fois. L’enjeu le plus important, reste la zone Indo-Pacifique ».

« Le Groenland s’est engagé vers la voie du développement durable de ses ressources »

Reste la volonté des Etats-Unis de prendre la main sur les ressources minières abondantes et pour la plupart inexploitées dont regorge le sous-sol groenlandais, dont 39 des 50 minerais dits essentiels pour l’économie américaine et son rang stratégique. Comme l’indique Emilie Canova seulement 7 licences d’exploitation sont en cours et représentent moins de 1 % du PIB du Groenland. Les Etats-Unis n’ont pas besoin de s’emparer du territoire pour que leurs entreprises candidatent pour avoir accès aux licences. Les arguments de Trump ne sont pas rationnels. Ce sont de pures visées impérialistes en face desquelles, une unité européenne serait la bienvenue », relève-t-elle avant d’esquisser une piste de réflexion aux velléités américaines : « Les autorités groenlandaises ont pensé, un moment, pouvoir exploiter ses ressources pour assurer son indépendance économique et politique. Depuis, le Groenland est entré dans l’Accord de Paris, il a développé le secteur du tourisme et surtout s’est engagé vers la voie du développement durable de ses ressources minières plutôt qu’une exploitation intensive ».

« Tant que les Etats-Unis maintiennent un canal ouvert, un accord est toujours possible avec le Danemark parce que ces deux nations partagent beaucoup d’intérêts stratégiques. On peut imaginer une désescalade et un accord qui permet de nouveaux investissements militaires, des investissements directs dans les secteurs de pointe et stratégiques pour l’économie américaine », note Mikaa Blugeon-Mered.

 

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