Liban : Official visit of Emmanuel Macron in Beirout
Le président Emmanuel Macron rencontre le président libanais Joseph Aoun au palais présidentiel de Baabda le 17 janvier 2025.

Guerre au Moyen-Orient : entre la France et le Liban, huit siècles d’une relation très particulière

Alors que le Liban se retrouve touché de plein fouet par l’embrasement militaire au Moyen-Orient, Emmanuel Macron réaffirme le soutien de Paris à Beyrouth. De la promesse de protection de Saint-Louis aux crises contemporaines, la France et le Pays du Cèdre ont toujours entretenu une relation particulière, marquée par une histoire commune, et d’intenses échanges diplomatiques et culturels.
Romain David

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« Pour le Liban, nous devons agir ». Dans un message posté sur X, Emmanuel Macron affiche son soutien au Liban, ciblé depuis plusieurs jours par les opérations militaires lancées par Israël contre le Hezbollah. « Tout doit être fait pour empêcher que ce pays proche de la France soit à nouveau entraîné dans la guerre », écrit le président de la République, qui s’est entretenu avec son homologue américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. « La France ne fait pas la guerre », assure le locataire de l’Elysée, mais elle pourrait se poser en médiatrice, le chef de l’Etat indiquant travailler « à un plan en vue de mettre un terme aux opérations militaires » menées de part et d’autre de la frontière ».

D’ici là, la France va mettre à disposition des forces libanaises « des véhicules de transport blindés ainsi qu’un soutien opérationnel et logistique ». Par ailleurs, « plusieurs tonnes de médicaments » sont en cours d’acheminement, ainsi que « des solutions d’abri et d’aide » à destination des populations déplacées.

La veille, la présidence libanaise a fait savoir qu’elle avait sollicité l’aide de la France pour obtenir de l’Etat hébreu un cessez-le-feu, alors que la banlieue sud de Beyrouth a été priée par les forces israéliennes d’évacuer en urgence. Il n’a fallu que quelques jours pour que le Liban soit entraîné dans l’escalade de violences qui embrase le Moyen-Orient depuis le déclenchement samedi de l’opération israélo-américaine contre l’Iran. Le Hezbollah, généralement considéré comme le principal proxy de Téhéran, a réagi à la mort du guide suprême Ali Khamenei par des tirs contre l’Etat hébreu, entraînant du même coup, en représailles, une série de raids sur Beyrouth et une offensive terrestre dans le sud du pays.

La France compte 20 350 ressortissants au Liban, pour la plupart des bi-nationaux, selon le dernier rapport du gouvernement sur la situation des Français établis hors de France. Mais ce pointage, daté de 2024, est peut-être légèrement surestimé, dans la mesure où plusieurs milliers de ressortissants ont possiblement déjà quitté le pays depuis les derniers affrontements entre les forces israéliennes et le Hezbollah, il y a un peu plus d’un an. Par ailleurs, 700 militaires français, membres de la Force intérimaire de l’ONU (Finul), une mission de maintien de la paix déployée depuis les années 1980, sont actuellement stationnés dans le sud du Liban.

Cette présence française dans la région trahit les liens très forts qu’entretiennent Beyrouth et Paris. « Nos destins sont noués indéfectiblement par les liens du temps, de l’esprit, de l’âme, de la culture, des rêves », avait déjà déclaré Emmanuel Macron en 2020, après l’explosion dans le port de Beyrouth.

La protection de Saint-Louis

Une tradition séculaire fait remonter la relation entre les deux pays aux Croisades. En 1248, Saint-Louis prend la route de la Terre Sainte pour voler au secours du royaume franc de Jérusalem, assailli par les Musulmans. En chemin, le monarque se lie avec les maronites, une communauté chrétienne réfugiée à Chypre, mais originaire du Mont Liban, la chaîne de montagnes qui traverse le Liban actuel. Capturé et emprisonné après la bataille de Fariskur en Egypte, le roi doit pour partie sa libération à l’intervention des Maronites, à la suite de quoi il séjourne plusieurs années au Liban.

Le 24 mai 1250, Saint-Louis aurait même accordé une protection spéciale à ses hôtes dans une lettre adressée au patriarche maronite, citée par Alphonse de Lamartine dans son Voyage en Orient (1841), et souvent reprise depuis. « Nous sommes persuadés que cette nation est une partie de la nation française ; car son amitié pour les Français ressemble à l’amitié que les Français se portent entre eux », écrit le Capétien. « Nous promettons de vous donner, à vous et à votre peuple, protection comme aux Français eux-mêmes, et de faire constamment ce qui sera nécessaire pour votre bonheur ».

À plusieurs reprises au cours des siècles suivants, cette promesse de protection se voit renouvelée. En 1536 notamment, Soliman le Magnifique concède à François Ier un rôle de défense des chrétiens d’Orient et de leurs lieux saints. Un siècle plus tard, le jeune Louis XIV s’engage également à protéger les chrétiens du Mont-Liban. Dans le même temps, les relations commerciales avec le Proche-Orient s’intensifient, via ce que l’on a appelé les « échelles du Levant », ces ports Ottomans sur lesquels le sultan reconnaissait l’autorité des négociants français, parmi lesquels Sidon au Liban.

Fort de cette tradition de protection, Napoléon III intervient en 1860 aux côtés d’autres nations européennes pour mettre fin au massacre des maronites par les Druzes, avec l’envoi d’un corps expéditionnaire. Cet épisode renforce considérablement l’influence française dans la région.

Le mandat français au Liban

Après la Première guerre mondiale, l’Empire ottoman, allié de l’Allemagne, se voit dépecer par les puissances européennes. Français et Britanniques revendiquent le contrôle de la région, notamment de la Syrie, finalement placée sous mandat français avec la bénédiction de la Société des Nations, et malgré les velléités d’indépendance d’une partie des populations arabes. Officiellement, Paris est chargé d’accompagner ce territoire vers « l’autodétermination ».

En 1920, le général français Henri Gouraud, Haut-commissaire de France au Levant, proclame la création d’un État autonome du Grand Liban, toujours contrôlé par la France, et qui regroupe les territoires côtiers du sud de la Syrie, autour de Tripoli, Beyrouth, Sedon et Tyr, jusqu’à la chaîne du Mont-Liban. La population est alors dominée par une petite majorité chrétienne, à l’intérieur de laquelle les Maronites restent le groupe le plus influent.

Les Libanais obtiennent finalement leur indépendance en 1943, non sans mal. Pour faire céder Paris et se débarrasser du mandat français, les leaders des principales communautés concluent un pacte national, sorte de compromis sur l’organisation politique du pays, qui accorde la présidence de la République aux chrétiens maronites, la présidence du conseil des ministres aux musulmans sunnites, et la présidence de la chambre des députés aux chiites. Ce système confessionnel perdure encore aujourd’hui, quand bien même les équilibres démographiques et le poids des différentes communautés ne sont plus les mêmes.

La guerre civile

Au cours des années 1970, la situation politique se dégrade rapidement au Liban. Dans la foulée du conflit israélo-palestinien, des populations musulmanes s’installent dans le pays. La communauté maronite perd peu à peu son ascendant devant la nouvelle donne démographique, tandis que les leaders musulmans réclament un meilleur partage du pouvoir. Bientôt, des affrontements éclatent entre les différentes communautés : catholiques maronites, musulmans libanais, musulmans palestiniens et druzes. La Syrie, qui continue à considérer le Liban comme l’une de ses provinces naturelles, envoie des troupes. Cette présence militaire perdurera une trentaine d’années.

Dans le même temps, l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat, qui a trouvé refuge dans le pays en 1970, a fait du sud-Liban le camp de base depuis lequel elle continue d’attaquer l’Etat hébreu, ce qui finit par déclencher une première intervention des Israéliens en 1982. De cette époque date aussi la fondation du Hezbollah, mouvement islamiste chiite téléguidé par Téhéran, en réaction à l’occupation israélienne.

En moins d’une décennie, le Liban, miné par les conflits religieux et communautaires, devient le terrain de jeu des puissances régionales. C’est dans ce contexte que la France, partie prenante de la force de maintien de la paix qui s’est déployée au début des années 1980, perd 58 parachutistes dans l’explosion de leur cantonnement le 23 octobre 1983. Le Hezbollah serait à l’origine de l’attaque. Malgré ce traumatisme, le président François Mitterrand reste « convaincu de la responsabilité particulière de la France à l’égard du Liban », selon une formule du Quai d’Orsay. Durant son septennat, 870 millions de francs d’aides sont envoyés à Beyrouth, destinés notamment à financer des « actions de coopération culturelle, scientifique et technique » pour la renaissance du pays.

Une « obsession libanaise »

Dans les années 1990, Jacques Chirac entretient d’excellentes relations avec le Premier ministre Rafic Hariri, défenseur d’une politique d’émancipation vis-à-vis de la Syrie. Son assassinat, le 14 février 2005, marque le départ de « la Révolution du Cèdre ». Une grande partie de la population libanaise exige la fin de la présence syrienne, rendue possible grâce aux pressions internationales, et notamment françaises. C’est encore Jacques Chirac qui obtient de l’ONU la création d’un tribunal international pour juger les assassins de Rafic Hariri. Le quotidien libanais L’Orient-Le Jour va même jusqu’à parler de « l’obsession libanaise » de l’ancien chef de l’Etat.

Depuis, la France a continué d’entretenir sa relation de protection avec le Liban, dénoncée par certains comme une forme d’interventionnisme. Lors de sa visite en 2008, Nicolas Sarkozy appelle à « la réconciliation » après six mois de crise politique. Son successeur, François Hollande, s’était engagé en 2016 à fournir 100 millions d’euros d’aide pour gérer l’arrivée massive de réfugiés syriens. Deux jours après l’explosion qui a ravagé le port de Beyrouth, le 4 août 2020, Emmanuel Macron se rend sur place. Alors que le pays bascule dans une nouvelle crise financière et politique, le chef de l’Etat appelle la classe politique à engager les réformes nécessaires.

La longue histoire d’amitié entre les deux pays se reflète aussi à travers les chiffres. Si les indicateurs économiques restent plutôt timides, au regard des liens entretenus au fil des décennies, la prégnance culturelle s’impose. En 2024, la France était au 11ème rang des fournisseurs du Liban, pour une balance commerciale excédentaire à 334 millions d’euros, selon Bercy. Cinquante sociétés tricolores sont implantées au Liban, employant 6 300 personnes. En revanche, près de 40 % de la population serait francophone. Quelque 200 000 Libanais vivent aujourd’hui en France. L’Hexagone est également la première destination d’accueil des étudiants libanais : ils étaient 3 472 en 2024.

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