Le choc lié aux affrontements dans le Golfe persique est d’envergure mondiale, en raison de l’arrêt d’une partie de la production régionale et surtout de l’acheminement via le détroit d’Ormuz, qui sépare l’Iran de la péninsule arabique. Mais les répercussions internationales sont particulièrement visibles dans de nombreux pays d’Asie de l’Est, et singulièrement en Asie du Sud-Est.
Ces pays sont en effet les principaux clients des hydrocarbures du Golfe, ce qui en fait des pays particulièrement vulnérables aux tensions sur l’acheminement. Environ 85 % du Moyen-Orient est exporté vers l’Asie, selon les données S&P Global Energy.
Des économies asiatiques très dépendantes énergétiquement, avec une industrie lourde
Dans le détail, ce sont 8 millions de barils quotidiens qui transitent de cette région vers l’Asie de l’Est, près de 3,5 millions vers le sous-continent indien, et 3 millions dans les pays d’Asie du Sud-Est. Autrement dit, une part substantielle des 20 millions de barils qui passent en temps normal chaque jour dans le détroit d’Ormuz.
« Les ressources pétrolières sont assez limitées dans cette région qui compte trois à quatre milliards d’habitants, et dont les économies très manufacturières consomment beaucoup d’énergie pour produire de la valeur ajoutée », résume Marc Lautier, professeur d’économie à l’université Rennes 2, et directeur du master commerce et relations économiques Europe-Asie.
La Chine est un cas à part, en raison d’un mix énergétique plus diversifié et de réserves pétrolières visiblement plus importantes, il n’en est pas de même pour l’Asie du Sud-Est et l’Inde, « moins avancées dans leur transition énergétique », note l’universitaire.
Le début de paralysies en cascade ?
Plusieurs sites industriels majeurs font déjà face depuis plusieurs jours à des perturbations dans la chaîne d’approvisionnement, en particulier dans la pétrochimie. Depuis la semaine dernière, les cas de force majeure s’enchaînent les unes après les autres, ces clauses libérant les fournisseurs de leurs obligations de livraison en cas de survenue d’évènements majeurs. En Indonésie, Chandra Asri, la plus grande entreprise pétrochimique du pays, a dû suspendre ses approvisionnements en raison d’un manque de matières premières. Même situation en Thaïlande avec des arrêts d’une filiale de raffinage et de pétrochimie du groupe énergétique PTT. YNCC, premier producteur d’éthylène de Corée du Sud, a lui aussi mis en garde contre d’éventuelles perturbations d’approvisionnement. D’autres exemples d’acteurs de dimension internationale font face aux mêmes difficultés, en Chine ou encore à Singapour.
Et il ne s’agit que des premières étapes de transformation. L’aval pourrait être touché dans un second temps. « L’impact de la crise va jouer de manière plus diffuse, à travers deux canaux. D’une part sur les chaînes de valeur, dans l’électronique, l’automobile ou les machines. Il suffit que cela coince sur certains composants pour que des chaînes entières soient bloquées, soit parce que les coûts de circulation maritime sont trop élevés ou si le trafic est empêché ou réduit. La plupart des secteurs sont vulnérables », explique Marc Lautier « L’autre canal, ce sont les prix du pétrole. S’ils continuent à grimper et se maintiennent à un niveau élevé, il peut y avoir un choc inflationniste. »
Risque de tensions sociales
Dans cette région où les énergies fossiles occupent une place prédominante dans l’économie, le bond des prix des carburants va également avoir des conséquences importantes auprès des ménages. « Nous sommes dans des économies où une grande partie de la population a des revenus modestes, l’alimentation et l’énergie, notamment pour le transport, pèsent lourdement sur leur budget. La menace, ce sont les tensions sociales que cette inflation peut générer », rappelle Marc Lautier. « Si la croissance s’effondre, beaucoup de gens auront beaucoup de mal à manger correctement. »
Dans ce contexte, certains pays adoptent des mesures radicales pour économiser le carburant. Le Bangladesh a par exemple été contraint d’envoyer l’armée protéger les principaux dépôts pétroliers et la police dans les stations-service, après l’instauration d’un rationnement du carburant pour les deux-roues. En Birmanie, les véhicules devront rouler un jour sur deux, en fonction de leur plaque d’immatriculation.
Des fonctionnaires appelés à télétravailler
Autre phénomène qui s’installe dans les économies asiatiques : la mise en place du télétravail à haute dose. Lundi dernier, le gouvernement philippin a mis en place une semaine de travail de quatre jours dans les administrations publiques. Même prescription au Pakistan, qui ordonne à la moitié du secteur public de rester à domicile. Une suspension de deux semaines des écoles est par ailleurs prévue, l’enseignement supérieur continue, lui, en ligne.
En Thaïlande, les autorités ont déclaré que les fonctionnaires devaient privilégier le travail à distance lorsque cela est possible. Le pays, qui dispose de gisements modestes, suspend ses petites exportations de pétrole, afin de préserver ses stocks.
Certains gouvernements appellent aussi les acteurs privés à trouver d’autres sources d’énergie. Au Vietnam, l’exécutif a incité les entreprises à recourir à l’énergie solaire et éolienne, à moderniser leurs équipements avec des machines plus économes en énergie, ou encore à optimiser le volume de marchandises transportées par envoi. « Ce choc peut aussi jouer possiblement le rôle d’accélérateur de prise conscience en faveur de la transition énergétique dans cette région du monde, qui s’y orientait modestement pour l’instant », évoque l’universitaire Marc Lautier.