Des dizaines de pétroliers et porte-conteneurs bloqués le long des côtes d’Oman, sans possibilité de rejoindre leur destination. C’est l’une des principales conséquences du conflit qui oppose depuis plusieurs jours l’axe israélo-américain à la République islamique d’Iran : le détroit d’Ormuz, passage maritime large d’à peine cinquante kilomètres, coincé entre le golfe Persique et le golfe d’Oman, est désormais quasiment impraticable.
Si l’Iran n’a pas officiellement procédé à sa fermeture, les propos du général Sardar Ebrahim Jabbari, lundi 2 mars, ne souffrent d’aucune ambiguïté. Ce membre des Gardiens de la révolution a menacé de « brûler tout navire » tentant de franchir le détroit d’Ormuz. Du reste, les répliques iraniennes contre des infrastructures civiles dans les pays du Golfe ont démontré que le régime était prêt à frapper au-delà des intérêts directs des Etats-Unis et Israël. Conséquence : les principaux armateurs mondiaux, CMA-CGM, Maersk et MSC, ont décidé d’eux-mêmes d’annuler les chargements et déchargements dans les ports de la région.
« La perturbation du détroit d’Ormuz est un moyen pour l’Iran de faire peser une menace sur les marchés puisqu’ils ne sont pas en capacité de rivaliser sur le plan militaire, c’est une vieille recette du régime », analyse Sylvain Domergue, docteur en géographie et enseignant à Sciences Po Bordeaux, auteur de Géopolitique des espaces maritimes (Armand Collin, 2025).
Les pétroliers en première ligne
Le principal flux maritime touché par cette perturbation – et celui qui inquiète le plus – concerne le pétrole et le gaz produits par les pays du golfe Arabo-Persique et distribué dans le monde entier, principalement vers l’Asie. « La problématique numéro 1, c’est le volume d’hydrocarbure qui sort de cette zone », confirme Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime (Isemar). Et pour cause : plus d’un quart du commerce maritime pétrolier circule par le détroit d’Ormuz, ce qui représente près de 20 % de la consommation mondiale. Si le baril de Brent, référence mondiale du cours du pétrole, reste pour le moment à un niveau raisonnable, la poursuite du conflit sur plusieurs semaines pourrait entraîner une flambée des prix.
Une situation délicate, d’autant qu’il n’existe pas d’alternatives à l’exportation par voie maritime pour l’Irak, le Koweït, Bahreïn ou encore le Qatar (5,7 millions de barils par jour à eux quatre). L’Iran et l’Arabie saoudite peuvent certes acheminer une partie de leur production par oléoducs, mais sans atteindre les volumes maritimes.
L’arme du blocage des exportations d’hydrocarbure a ses limites pour le régime iranien, puisque ce ne sont pas ses principaux ennemis – les Etats-Unis et les pays occidentaux – qui sont les plus touchés, mais davantage les pays du continent asiatique, Chine en tête. « L’Iran risque de se mettre à dos son partenaire chinois, qui se fournit principalement chez lui et lui achète le pétrole à des prix très intéressants », note Paul Tourret. La porte-parole de la diplomatie chinoise, Mao Ning, a ainsi appelé ce mardi 3 mars « toutes les parties » à « préserver la sûreté de la navigation dans le détroit d’Ormuz ». Les Européens, eux, se fournissent principalement auprès des Etats-Unis, de la Norvège et du Kazakhstan.
« Pas beaucoup de solutions alternatives pour les porte-conteneurs »
Autre point d’alerte pour le trafic maritime, les importations de biens de consommation vers les pays du Golfe, qui transitent également par le détroit d’Ormuz. La région représente un important bassin de consommateurs, entre les habitants, les touristes et les travailleurs des compagnies pétrolières. Or, « il n’y a pas beaucoup de solutions de déchargement alternatives pour les porte-conteneurs qui arrivent dans cette zone, si ce n’est le port de Djeddah en Arabie saoudite ou le petit port d’Oman, prévient Paul Tourret. C’est un problème pour tous ces pays. »
Les filières exportatrices vers ces pays ont aussi de quoi s’inquiéter. Le chercheur prend l’exemple de certains produits français appréciés dans la région, comme les vins et spiritueux, la viande ou les produits laitiers. Environ 40 000 conteneurs français passent par le détroit d’Ormuz chaque année.
La circulation en Mer Rouge toujours en suspens
L’embrasement actuel au Moyen-Orient éloigne aussi la perspective d’un retour à la normale pour le trafic maritime dans la Mer Rouge et le Canal de Suez, qui relient l’Asie et l’Europe. Depuis fin 2023, les attaques lancées par le mouvement Houthi au Yémen contre des bateaux israéliens ou commerçants avec Israël ont rendu quasiment impossible toute circulation sur ces axes auparavant très empruntés. Les transporteurs maritimes sont désormais habitués à contourner l’Afrique via le Cap de Bonne Espérance. Un détour qui n’est pas sans conséquences : les temps de trajet s’allongent de plusieurs jours et les coûts explosent.
« Le cessez-le-feu à Gaza et l’arrêt des tirs du mouvement Houthi ont récemment remis sur la table la possibilité de repasser par la Mer Rouge, explique Paul Tourret. Mais il y a trois semaines, la CMA-CGM a communiqué sur sa décision de ne pas rétablir ces routes maritimes. Le conflit avec l’Iran, qui s’annonçait, a beaucoup joué. » Le mouvement chiite Houthi, largement financé par l’Iran, aurait pu relancer ses attaques contre des bateaux occidentaux en soutien à son allié historique, qui continue de subir les frappes israélo-américaines.
Reste à savoir combien de temps cette situation de quasi-blocage maritime va durer. « Dans les jours et semaines à venir, le trafic maritime devrait reprendre d’une manière ou d’une autre sous un parapluie protecteur américain, peut-être européen », prédit Sylvain Domergue. Le chercheur fait notamment référence au communiqué commun publié dimanche 1er mars par l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France, où les trois puissances européennes se disaient prêtes à mener des « actions défensives nécessaires et proportionnées » et à prendre des mesures « pour défendre nos intérêts et ceux de nos alliés dans la région ». La France est par exemple liée par un accord de défense avec les Émirats arabes unis, un des principaux pays victimes des perturbations.