APTOPIX Israel Palestinians

Guerre contre le Hamas : « Israël est encore loin de la victoire »

Alors que les négociations pour une trêve dans la bande de Gaza se poursuivent, Israël a lancé cette nuit l'assaut à Rafah, où s'amassent 1,4 million de déplacés palestiniens. 2 otages israéliens ont été libérés. Entretien avec Nitzan Perelman, spécialiste de la société israélienne.
Rédaction Public Sénat

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Convaincu que la défaite du Hamas n’est plus « qu’une affaire de mois », Benjamin Nétanyahou souhaite accentuer la « pression militaire » après que deux otages ont été libérés cette nuit à Rafah. Si le Hamas réclame un retrait total de l’armée israélienne en échange de la libération des otages, le premier Ministre israélien, lui, refuse tout compromis. Près de la frontière égyptienne, 1,4 million de réfugiés palestiniens se retrouvent sans solution de repli.

Nitzan Perelman, spécialiste de la société israélienne et co-fondratrice du blog Yaani, analyse les objectifs politiques d’Israël à ce stade du conflit. Entretien

Un nouveau cycle de négociations est en cours, sous l’égide de l’Egypte, des États-Unis et du Qatar. Avant les premières frappes à Rafah cette nuit, le Hamas a prévenu ce dimanche qu’une offensive sur la ville « torpillerait » tout accord pour une libération des otages. La société israélienne est-elle favorable à la signature d’une trêve ?

Deux mouvements contraires traversent la société israélienne. D’une part, des familles demandent que la libération des otages soit une priorité. On observe d’ailleurs depuis quelques semaines que les manifestations organisées pas les familles des otages prennent plus d’ampleur. De plus en plus de personnes militent à leurs côtés en faveur d’un cessez-le-feu en plus de la libération des otages, préoccupées par la situation à Gaza. Mais, en réalité cela reste une minorité de la population.

D’autre part, la droite et des membres importants du gouvernement ne souhaitent pas négocier avec le Hamas. Ils sont soutenus par une partie importante de la population. La plupart souhaite qu’Israël gagne à tout prix, et que l’armée poursuive ses opérations à Gaza. Les actions de blocage des colons cisjordaniens à Kerem Shalom l’illustrent bien. Depuis le début du mois de février, ces civils se sont placés à la frontière égyptienne et tentent d’empêcher l’aide humanitaire de pénétrer à Gaza.

Des premières frappes ont eu lieu ce week-end dans le secteur de Rafah et Benjamin Netanyahou a déclaré hier qu’une victoire d’Israël était « à portée de main ». Après quatre mois de conflit, le pays a-t-il atteint ses objectifs militaires ?

En effet, les représentants politiques israéliens affirment que le pays est en train de gagner la guerre. Mais en réalité, de nombreux travaux universitaires et journalistiques montrent qu’aujourd’hui Israël est encore loin de la victoire. Le gouvernement avait annoncé poursuivre deux objectifs : libérer les otages et détruire le Hamas. Pour l’instant, seuls trois otages ont été libérés par une opération militaire. La majorité des libérations a été possible uniquement grâce aux négociations.

Toutefois, le gouvernement poursuit un troisième objectif : recoloniser Gaza. Ce projet émane de la droite sioniste religieuse ainsi que de plusieurs membres du Likoud. En 2005, le gouvernement d’Ariel Sharon avait initié un plan de désengagement de Gaza et de quatre communes dans le nord de la Cisjordanie. En mars 2023, le gouvernement actuel a annulé cette loi. Depuis le 7 octobre, une partie importante du gouvernement n’a cessé d’afficher sa volonté de rétablir des colonies à Gaza. Les membres du gouvernement et leurs soutiens politiques militent donc pour une « émigration » des Gazaouis, afin de pouvoir se réinstaller dans cette enclave.

Le premier Ministre israélien a assuré qu’un « passage sécurisé » serait mis en place pour que la population civile puisse quitter Rafah. Mais, jusqu’à maintenant les frontières avec l’Égypte restent fermées. En outre, au regard du droit international, cette « évacuation » voulue par le gouvernement israélien pourrait être considérée comme un déplacement forcé de population. Ce projet a-t-il le soutien de la société israélienne ?

Ce plan semblait irréaliste, mais la guerre qui a suivi les attaques du 7 octobre est apparue comme une opportunité, pour ceux qui considèrent que la décision d’Ariel Sharon avait été une grave erreur. Le 28 janvier, un grand rassemblement a réuni 11 ministres et des dizaines de membres du gouvernement. Ils ont appelé à l’évacuation de l’enclave palestinienne, puis à sa recolonisation. De plus, au mois de mai, des colons israéliens se sont effectivement réinstallés dans la ville de Homesh en Cisjordanie. C’est bien le signe que cette loi s’est concrètement réalisée. En novembre 2023, une grande partie de la population israélienne se prononçait déjà en faveur de cette politique. Selon un sondage de la Chaîne 12, 44% des Israéliens souhaitaient recoloniser Gaza. Après le 7 octobre, le gouvernement a donc senti qu’il y avait une opportunité à saisir.

Selon le droit international, c’est évidemment un transfert illégal de population. Le gouvernement israélien, lui, met en avant une dimension humanitaire et présente ce projet comme étant un acte « moral ». À Rafah, les Gazaouis n’ont nulle part où s’enfuir. La pression se fait donc de plus en plus grande sur l’Égypte, pour qu’elle accepte d’accueillir la population évacuée.

 

Propos reccueillis par Myriam Roques-Massarin

Dans la même thématique

Russia Ukraine War
5min

International

Deux ans de guerre en Ukraine : « L’enjeu pour l’armée ukrainienne, c’est de tenir », analyse le général Trinquand

A la veille du deuxième anniversaire de la guerre, l'Ukraine apparaît fragilisée alors que les combats se poursuivent avec intensité à l'est du territoire. De son côté, la Russie célèbre une armée conquérante, malgré des victoires entachées par d’importantes pertes humaines. Quelle lecture donner de l'état du front deux ans après le début de la guerre ? Le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l'ONU, répond aux questions de Public Sénat.

Le

Russia Putin Education
8min

International

Ukraine : « Pour Poutine, la guerre longue est devenue l’argument de son maintien au pouvoir et de la répression »

INTERVIEW – Deux ans après le début du conflit en Ukraine, Vladimir Poutine, que l’on disait malade, fragilisé et diplomatiquement isolé, est en passe de remporter sa cinquième élection présidentielle. Comment expliquer la longévité du dirigeant russe malgré les revers militaires en Ukraine ? Françoise Daucé, directrice d’études à l’EHESS et directrice du Centre d'études des mondes russe, caucasien et centre européen (CERCEC) répond aux questions de Public Sénat.

Le

Germany Munich Security Conference
7min

International

Zelensky à la tête de l’Ukraine en guerre : « Quel chef d'État peut se targuer d’avoir 65% d’opinions favorables? »

Sous le feu des projecteurs depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, Volodymyr Zelensky est aujourd’hui l’un des présidents les plus scrutés. En bientôt cinq ans à la tête de son pays, le chef de l’Etat ukrainien enregistre toujours des records de popularité. Analyse avec Alexandra Goujon, maître de conférence à l’Université de Bourgogne, spécialiste de l’Ukraine et auteur du livre “L'Ukraine. De l'indépendance à la guerre” aux éditions Le Cavalier bleu.

Le

Assange graffiti in London, UK – 19 Feb 2024
5min

International

Extradition de Julian Assange : les sénateurs communistes réitèrent leur soutien au fondateur de WikiLeaks

Dès demain, la Haute-Cour de Londres scellera le sort du célèbre lanceur d'alerte australien. Deux ans après avoir rendu une ordonnance d'extradition vers les Etats-Unis, le tribunal décidera mercredi 21 février de sa conformité. Alors qu'il risque la prison à vie pour espionnage, Julian Assange avait fait appel de cette décision en 2022. Affaibli, le fondateur de WikiLeaks ne participera pas à l'audience de ce mardi.

Le