Les compteurs tournent. La prolongation de l’offensive américaine contre l’Iran entraînera des conséquences budgétaires très concrètes pour le Pentagone. Alors que l’opération baptisée Epic Fury est entrée dans son onzième jour, les coûts des opérations ne cessent de s’alourdir, à mesure que sont décidées de nouvelles frappes.
Aucune donnée officielle n’a pour le moment été communiquée. On peut seulement se référer à quelques projections établies par plusieurs cercles de réflexion. Le Centre pour les études stratégiques et internationales (CSIS) a par exemple estimé la facture des quatre premiers jours de l’opération à 3,7 milliards de dollars.
Plusieurs milliards de dollars partis en fumée en moins d’une semaine
Rappelons que le budget ordinaire annuel de la Défense aux Etats-Unis s’élève à 900 milliards de dollars. Selon le CSIS, environ 3,5 milliards sur les 3,7 milliards estimés pour les quatre premiers jours n’étaient pas budgétés.
La mobilisation de moyens considérables, sans précédent depuis plusieurs décennies, explique d’abord en partie le coût qui s’annonce massif de cette campagne militaire. Les forces armées américaines ont déployé deux porte-avions – un troisième est en route – une douzaine de grands bâtiments, 200 avions de chasse ou encore 50 000 soldats. Sans parler des avions de ravitaillement, de reconnaissance ou de transport. Une armada rarement vue depuis le début des années 2000. Elaine McCusker, ancienne responsable au Pentagone durant le premier mandat de Donald Trump, estimait le coût du repositionnement des forces au Moyen-Orient à environ 630 millions de dollars, avant même le début des combats.
L’intensité des premiers tirs illustre également un haut niveau d’engagement rarement atteint. Entre les missiles de croisière, les bombardements de l’aviation et l’envoi de drones, au total plus de 1 000 cibles ont été frappées au cours des 24 premières heures. « C’est plus élevé que par le passé. Par rapport à la campagne aérienne contre Daesh en Irak et en Syrie, on était à un peu près 3 000 cibles en l’espace de six mois », compare Sophie Lefeez, chercheuse indépendante sur les questions miliaires.
Inquiétude européenne sur le rythme de consommation de missiles de défense
Rappelons qu’un tir de missile Tomahawk coûte un peu plus de deux millions de dollars. Celui d’un Standard Missile-2, référence dans les systèmes de défense antiaérienne de l’US Navy, est du même ordre de grandeur. Le rythme de consommation de l’armée américaine a d’ailleurs inquiété la semaine dernière la Commission européenne. « Les Américains ne seront pas en mesure de fournir suffisamment de ces missiles aux pays du Golfe, à leur propre armée et à l’Ukraine », estimait Andrius Kubilius commissaire européen chargé de la défense, appelant à accélérer les lignes de production européennes. Jennifer Kavanagh, analyste au laboratoire Defense Priorities, estime que les États-Unis ont « facilement dépensé plus de 10 milliards de dollars en systèmes de défense aérienne au cours des 48 premières heures ».
Le coût d’entretien et d’utilisation du matériel est également très élevé. Une heure de vol d’un bombardier furtif B-2 Spirit coûte 170 000 dollars. Celui du bombardier B-52, entre 70 000 et 90 000 dollars (chiffres 2016), une donnée qui intègre « carburant, maintenance et soutien opérationnel », développe Sophie Lefeez.
Le pic des bombardements n’est peut-être même pas derrière nous, alors que le président américain Donald Trump prévenait hier que la guerre était « quasi finie ». Ce mardi, le secrétaire à la Défense des États-Unis Pete Hegseth a prévenu que ce 10 mars pourrait être « le jour le plus intense de frappes sur l’Iran ».
Cette consommation rapide de munitions s’explique aussi par l’usage élevé de missiles d’interception ou des systèmes de défense. « Il y a cette dimension d’usure financière. Pour faire payer votre ennemi, vous lui mettez des leurres, ce qu’a fait l’Iran en saturant des systèmes de défense », explique la chercheuse Sophie Lefeez, spécialisée sur le coût croissant des matériels.
Perte de radars à un demi-milliard de dollars
Outre la consommation de matériel et de munitions, il faut également mentionner les pertes. La première semaine d’engagement a été marquée par des dégâts parfois retentissants, comme ces trois chasseurs F-15 abattus par erreur par le Koweït. Coût du matériel par pièce : 100 millions de dollars. Plus embêtant encore dans une guerre où la maîtrise du ciel est capitale, l’Iran a détruit plusieurs radars AN/TPY-2 américains, des radars essentiels pour les systèmes de défense antimissile balistique (THAAD). Leur coût unitaire avoisine le demi-milliard de dollars. « Leur production peut prendre des années. Et ils nécessitent des terres rares fournies par la Chine », rappelle la spécialiste Sophie Lefeez.
En comptant l’ensemble des coûts, à la fois de prépositionnement et les dépenses opérationnelles, le Center for American Progress (CAP), un laboratoire d’idées américain de tendance progressiste, chiffre le coût de la guerre à « plus de 5 milliards de dollars » au terme des quatre premières journées d’opération. « Au rythme actuel des opérations, une guerre de trois semaines pourrait facilement engendrer des dépenses dépassant les dizaines de milliards de dollars », écrit le CAP.
Pour rappel, une estimation, de l’Institut Watson d’études internationales de l’Université Brown, évalue le coût de la guerre d’Irak à 2 200 milliards de dollars, en incluant la prise en charge des anciens combattants. Ce qui correspond à un peu moins d’une dépense de l’ordre de 700 millions de dollars par jour de combat.
En coût journalier, « Il s’agit sans aucun doute de l’intervention militaire la plus chère de l’histoire du pays »
En dollars non corrigés de l’inflation, et en soulignant qu’il ne s’agit que de données encore susceptibles d’évoluer, l’opération en Iran apparaît dans les premiers jours comme proportionnellement plus élevée. « Les démocrates parlent d’un milliard de dollars par jour. C’est selon moi un peu exagéré, mais ils ne sont pas si loin de la réalité. À terme, le coût de la guerre pourrait atteindre au minimum 60 ou 70 milliards d’euros, selon la plupart des experts. Si on compare avec le ratio par jour des précédentes guerres, il s’agit sans aucun doute de l’intervention militaire la plus chère de l’histoire du pays », estime Romuald Sciora, chercheur associé à l’IRIS, et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis.
Les conséquences macroéconomiques pourraient également être considérables, selon les calculs de Kent Smetters, directeur du Penn Wharton Budget Model, un laboratoire économique connu pour ses calculs de l’impact réel des politiques budgétaires. Outre les dépenses militaires directes, Smetters évalue les pertes économiques supplémentaires, pour les seuls États-Unis, à environ 115 milliards de dollars, sa fourchette allant de 50 à 210 milliards de dollars.
Le conflit peut également présenter des opportunités pour l’industrie américaine. « Il y a un coût budgétaire de la guerre qui peut être colossal. Ce qu’il faut regarder aussi, c’est ce que cela peut générer comme gains », rappelle Maud Quessart, directrice du domaine « Europe, Espace Transatlantique, Russie » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM).
Cette maîtresse de conférences alerte surtout sur le « coût stratégique », si le conflit dans le Golfe est appelé à durer. « Les Etats-Unis ne pourront pas assurer deux fronts en même temps. Il n’y a pas que le théâtre moyen-oriental qui pose question, il y a la zone indopacifique », rappelle-t-elle. « Là où cela va coûter cher à moyen et long terme, c’est sur la marine. L’US Navy, vieillissante, est en maintenance, en restructuration. »
Reste enfin le coût politique, qui s’annonce également massif, à six mois des élections de mi-mandat, qui étaient d’ores et déjà mal engagées pour la majorité républicaine. « Le coût politique sera très lourd pour l’administration Trump. Il n’a pas d’autre choix que de stopper une guerre qui est plus qu’incertaine, et dont le coût en vies humaines et en argent, ne pourrait que s’aggraver », se projette Romuald Sciora, chercheur associé à l’IRIS. La pression budgétaire militaire arrive par ailleurs dans un contexte déjà préoccupant pour le déficit fédéral et la dette américaine.