Cinq jours après le déclenchement des bombardements israélo-américains contre l’Iran, un flou entoure toujours les objectifs poursuivis par Washington et Tel-Aviv. Dès les premières heures, l’élimination du guide suprême Ali Khamenei a marqué une rupture historique. Pour autant, et malgré la sidération, rien n’indique à ce stade que le régime des mollahs puisse rapidement plier, alors que le président américain a fait savoir qu’il misait sur la brièveté de l’opération militaire, susceptible selon lui de s’achever d’ici quatre ou cinq semaines. « L’élimination d’Ali Khamenei ne signifie pas la fin du régime. Le régime est polycentré, redondant, résilient. C’est un peu comme une table à six pieds, vous en enlevez un ou deux, la table est fragilisée mais tient toujours », relève l’historien Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).
Ce spécialiste du Moyen-Orient était invité, mercredi 4 mars, à livrer son analyse de la situation dans le Golfe persique devant la commission sénatoriale des affaires étrangères, exceptionnellement réunie malgré la pause parlementaire liée à la campagne des municipales. « Ni les frappes américaines, ni ne les frappes israélienne ne touchent les infrastructures pétrolières iraniennes. Il n’y a pas un mot sur les hydrocarbures », pointe Pierre Razoux. « Donald Trump a dû imposer à Netanyahou ne pas toucher au pétrole, cela devait être la contrepartie de sa participation. » Une manière aussi pour les Américains de faire pression sur la Chine, très dépendante des flux pétroliers en provenance du Golfe.
Devant les élus, Pierre Razoux a également évoqué quatre scénarios possibles sur l’évolution du conflit.
Premier scénario : une victoire rapide des Américains et des Israéliens
Ce scénario implique un effondrement de la sphère militaire iranienne grâce à l’intervention israélo-américaine. Dans le même temps, « les Iraniens descendent dans la rue, arrivent à créer un effet de sidération et à déstabiliser le pouvoir pour permettre à des oppositions armées d’intervenir. Mais ça, je ne le vois vraiment pas », explique Pierre Razoux. « Le seul cas où cela pourrait survenir, c’est si l’armée régulière se désolidarise du régime. Mais il faut rappeler que l’armée est légitimiste, et à ce stade je ne vois aucun signe de défection. »
Par ailleurs, l’hypothèse d’un soulèvement populaire accélérant la chute du régime est à nuancer après la violente répression des contestations de fin d’année. « Mes contacts me disent que la population ne descendra plus dans la rue tant que l’appareil répressif n’est pas neutralisé. L’appareil répressif, ce sont les bassidjis [des miliciens, ndlr], ils sont 600 000, et les forces de sécurité intérieure qui sont 250 000. En face de ça, l’armée régulière représente 300 000 hommes et les Gardiens de la Révolution, 190 000 hommes », énumère Pierre Razoux.
Deuxième scénario : un retrait des Etats-Unis
Autre possibilité : « Les Etats-Unis constatent leur échec d’ici deux ou trois mois, et laissent les Israéliens seuls face à l’Iran. Je ne le vois pas à court terme mais peut-être à moyen terme », développe le président de la FMES. En l’absence de succès militaire décisif, et face au mécontentement de l’opinion américaine, Donald Trump pourrait miser sur un repli. Ce serait une manière pour le commander in chief d’éviter une humiliation trop importante, à plus forte raison à l’approche des élections de mi-mandat, traditionnellement assez sévères pour la majorité en place. « Donald Trump s’est fait vendre par Benyamin Netanyahou l’idée d’une guerre courte, et là il s’aperçoit que ce ne sera pas le cas. Plus le temps passe, plus ça va devenir compliqué pour la Maison Blanche. »
Troisième scénario : le retour de la diplomatie
Après la démonstration de force, Washington pourrait faire le choix de la volte-face en rouvrant les négociations avec Téhéran, afin d’obtenir un accord sur le programme nucléaire et balistique développé par le régime, certain désormais d’être en position de force. « C’est possible si les Etats-Unis font le premier pas et offrent un cadeau significatif aux Iraniens, par exemple en faisant tomber une partie des sanctions », relève Pierre Razoux. Mais là encore, cette hypothèse s’étiole devant la détermination affichée par Donald Trump de mettre purement et simplement fin au programme nucléaire et balistique iranien.
Quatrième scénario : un conflit au long cours
« Le quatrième scenario est celui de l’enlisement du conflit, ce qui, à mon avis, est de loin le scenario le plus probable aujourd’hui », indique Pierre Razoux. » Je vous rappelle que le Nord Vietnam a tenu dix ans face aux Etats-Unis, en étant très régulièrement ciblé par des campagnes lourdes de bombardements. »
Paradoxalement, l’embourbement de la situation en Iran risque d’accélérer les recompositions stratégiques au Moyen Orient. « Sans aller jusqu’à parler d’effondrement », nuance Pierre Razoux. Il évoque notamment un risque d’altération des relations américano-israéliennes, alors que Washington reste le principal allié de l’Etat hébreu. « Il est probable que les élites américaines finissent par se dire qu’elles ont été manipulées par Israël et qu’il faut changer de portage. Je pense que les dirigeants israéliens comprennent déjà qu’ils vont devoir, eux aussi, changer de portage et se trouver de nouveaux sponsors ». Il cite notamment comme signal le mouvement universitaire pro-palestinien de 2024 qui a paralysé plusieurs campus américains.
« Aujourd’hui, davantage que Donald Trump, c’est Benyamin Netanyahou qui empoche les gains de cette intervention. Il a torpillé préventivement tout accord entre l’Iran et les Etats-Unis, ce qui était son cauchemar absolu. Il a éliminé ce que les Israéliens appellent ‘la tête de la pieuvre’ en tuant Ali Khamenei, et il a considérablement affaibli l’Iran dans son programme nucléaire et balistique. Enfin, il a fait diversion sur ses difficultés intérieures, politiques et judiciaires », résume le patron de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques. « C’est un carton plein ! »