Guerre Israël-Hamas : la communauté juive sur ses gardes, face au risque d’import du conflit en France
Crédit : Bertrand Guay, Pool via AP

Guerre Israël-Hamas : la communauté juive sur ses gardes, face au risque de tensions en France

Après les attaques terroristes du Hamas sur Israël, et la contre-offensive israélienne sur la bande de Gaza, la perspective d’une recrudescence d’actes antisémites sur le sol français refait surface. Pour le président du Fonds social juif unifié, un renforcement de la vigilance s’impose, « en raison des évènements du passé ».
Guillaume Jacquot

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Les autorités françaises sont sur le qui-vive depuis samedi. Dès les premières heures de l’offensive du Hamas en Israël, le ministère de l’Intérieur a ordonné aux préfectures de renforcer la sécurité autour des synagogues et des écoles juives de France.

Selon un dernier bilan, au moins 1 600 personnes ont péri de part et d’autre, 900 Israéliens dans les attaques terroristes selon le bilan de l’armée israélienne, près de 700 côté palestinien après des frappes de riposte, selon les autorités locales.

Face à une flambée de violences inédite, faut-il craindre des répercussions sur le sol français, où se trouve la communauté juive la plus nombreuse d’Europe ? Lundi, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin se montrait rassurant quant aux risques d’importation du conflit. « Il n’y a pas aujourd’hui de menace caractérisée, qui toucherait nos compatriotes juifs sur le territoire national », a indiqué le ministre sur France Bleu Nord. À l’issue d’une réunion avec les représentants de la communauté juive de France, il a déploré une « vingtaine d’actes antisémites » depuis le début des attaques du Hamas samedi, évoquant notamment des tags ou encore des menaces téléphoniques. Au total, dix personnes ont été interpellées. Concernant les délits en ligne, plus de 700 signalements ont déposés sur la plateforme Pharos, gérée par la police judiciaire.

« Une vigilance renforcée »

Ariel Goldmann, le président du Fonds social juif unifié (FSJU), qui fédère et coordonne l’ensemble des établissements scolaires privés du réseau de l’enseignement juif de France, précise auprès de Public Sénat qu’il n’y « pas d’alerte au sens propre du terme », mais qu’une « vigilance renforcée » s’est bien installée. « Il y a tout d’abord le fait que l’on ait, lors des précédents combats importants sur Gaza en 2008 et 2014, assisté à des recrudescences d’actes antisémites sur la France. Tout le monde a en tête les émeutes en juillet 2014 dans les rues de Sarcelles et l’attaque de la synagogue de la rue de la Roquette à Paris. C’est plutôt par réflexe, en raison des évènements du passé, que nous sommes vigilants », explique l’avocat.

Le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), avait par exemple noté que le mois 2021 avait été marqué par « une poussée » d’actes antisémites, dans le contexte de l’opération israélienne « Gardien des murailles », lancée à l’époque pour faire cesser les tirs de missiles depuis la bande de Gaza.

Pour Ariel Goldmann, des « incidents » se sont produits localement en France au cours des soirées de samedi et dimanche, « à la sortie des synagogues ». En revanche, aucun incident particulier n’était à déplorer hier, selon lui, lors des manifestations de soutien à la population israélienne organisés à Paris ou encore à Marseille.

Interrogés sur ce type de crainte, certains observateurs affichent une certaine prudence. Invité de l’émission Sens Public, sur notre antenne la veille, Antoine Jardin, ingénieur de recherche CNRS au CESDIP (centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales), a émis de fortes réserves sur l’éventualité d’une exportation des tensions israélo-palestiniennes en France, à la suite des récents évènements dramatiques. « Il faut avoir une grande vigilance, mais je pense qu’il ne faut pas créer la polémique sur ce sujet. C’est générer les conditions de la polarisation, et créer une prophétie autoréalisatrice », a considéré le chercheur. En raison de la nature des violences perpétrées par le Hamas, il considère que la situation est différente de ce qui a pu être observée par le passé.

« Le risque d’actes antisémites est très important », s’inquiète le président de l’Union des étudiants juifs de France

Dans les universités, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) évoque, quant à elle, un contexte que son président qualifie de « très tendu ». « Il n’a pas fallu attendre quelques heures, pour finalement commencer à avoir, de la part d’organisations d’extrême gauche et d’organisation propalestiniennes, des communiqués qui, non seulement ne soutenaient pas les victimes israéliennes mais qui, au contraire, soutenaient l’ensemble des moyens d’action des palestiniens », dénonce auprès de Public Sénat Samuel Lejoyeux, le président de l’UEJF. « C’est marginal dans le paysage politique, mais ils ont beaucoup de relais dans les universités et c’est ça qui est problématique. » Le syndicat a d’ailleurs déposé plainte contre le Nouveau parti anticapitaliste. Dans un communiqué, le NPA disait apporter son soutien aux Palestiniens, « et aux moyens de luttes qu’ils et elles ont choisi pour résister ».

Estimant que « le risque d’actes antisémites est très important », Samuel Lejoyeux évoque un « cocktail terrible », citant en premier lieu les propos d’un professeur de l’université parisienne Panthéon-Assas. Visé désormais par une enquête, l’enseignant aurait demandé à ses élèves s’il fallait « des roquettes pour [les] réveiller ». Il aurait aussi signifié aux retardataires s’il fallait « faire comme à la rave », en référence au massacre perpétré par le Hamas contre un festival. Dans un contexte où 91 % des étudiants juifs disent avoir été victime d’antisémitisme à l’université, le président de l’UEJF s’inquiète que « certaines personnes jouent le jeu de transposer dans les facs le conflit israélo-palestinien ».

L’attention des renseignements face à l’éventualité d’une « action isolée »

Les services de renseignement, à ce stade, estiment qu’ « aucune menace de nature terroriste » n’est « avérée » sur le sol français, mais qu’il faut rester « attentif au risque d’une action isolée au nom de la défense de l’islam », selon une source sécuritaire citée par l’Agence France Presse. Ils estiment qu’au moment où « certains influenceurs islamistes ou tenants d’une ligne d’ultra gauche attribuent la responsabilité des événements à Israël », la riposte de ce pays avec les bombardements de la bande de Gaza est « déjà » interprétée comme une « agression contre le peuple palestinien et plus généralement contre le monde arabe ». Cette source sécuritaire considère que cette mécanique peut engager « un risque de réaction violente en protestation », soit par le biais de manifestations contre les lieux de culte juifs (comme en juillet 2014), soit au travers d’ » action individuelle d’hostilité voire de violence, en soutien aux Palestiniens ».

En milieu d’après-midi, ce mardi, lors des questions d’actualité à l’Assemblée nationale, le gouvernement a une nouvelle fois assuré les Français de confession juive de son soutien, tout en affichant sa fermeté. « Je veux rassurer tous les juifs de France, nous les protégeons […] Nous ne tolèrerons aucun acte, aucun propos antisémite en France », a promis la Première ministre Élisabeth Borne, après avoir été interrogée par l’ensemble des présidents de groupe. Et de promettre « la plus grande fermeté à tous ceux qui voudraient utiliser ce conflit comme prétexte à l’antisémitisme ».

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