La phase critique débute. Après des semaines en vase clos au sein du navire de croisière MV Hondius, foyer d’infection de l’hantavirus, les 150 passagers issus de 23 nationalités ont été transférés dans leurs pays d’origine. C’est désormais aux autorités sanitaires nationales de gérer cet éparpillement des malades – une dizaine de personnes, réparties dans six pays (Pays-Bas, Royaume-Uni, Allemagne, Suisse, France et Etats-Unis), sont positives au virus à ce stade.
En Europe, on s’inquiète de la diffusion de cette souche d’hantavirus, dite Andes, d’ordinaire cantonnée à l’Argentine et au Chili. Son taux de mortalité, estimé entre 30 et 50 %, et sa capacité à se transmettre entre les humains en font un risque pris très au sérieux.
« Nous ne voulons pas créer une panique publique »
Beaucoup moins aux Etats-Unis, où les pouvoirs publics ont longtemps ignoré le problème, avant d’afficher depuis quelques jours une communication résolument optimiste, pour ne pas dire légère. « Ce n’est pas le covid-19, nous ne voulons pas le traiter comme le covid-19 et créer une panique publique », s’est justifié dimanche Jay Bhattacharya, directeur par intérim du Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), l’agence responsable des crises de santé publique aux Etats-Unis. « Le risque de l’hantavirus sur le public reste très, très bas », a abondé le secrétaire adjoint à la santé.
Le contingent d’Américains fait pourtant partie des plus importants. Dix-sept ressortissants ont ainsi été transférés depuis les Canaries, où mouillait le MV Hondius, dans la nuit de dimanche à lundi. L’un d’eux a même été testé positif et un autre présente des symptômes qui ont tout de l’hantavirus. Tous deux sont pris en charge dans un hôpital d’Atlanta, en Géorgie. Pour les autres, direction le centre de quarantaine national dans l’Etat du Nebraska, créé dans les années 1990 pour accueillir des cas d’Ebola.
« Aux États-Unis, le suivi a été beaucoup plus erratique »
Mais cette prise en charge renforcée n’est pas nécessairement amenée à durer. Jay Bhattacharya a laissé entendre que les patients asymptomatiques pourraient être autorisés à regagner leur domicile s’ils le souhaitaient. Le CDC se contenterait alors d’un suivi à distance. Une politique à rebours des recommandations de l’OMS, qui suggère une stricte quarantaine de 42 jours pour les malades et les cas contacts. Cette période équivaut à la durée d’incubation du virus, estimée à six semaines, soit bien plus que le covid (environ 10 jours). Pour les personnes à bord du MV Hondius, cela signifie un isolement jusqu’au 21 juin.
Invitée à une réunion de l’OMS lundi, Karine Lacombe, cheffe du service des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Antoine AP-HP, a été témoin des divergences américaines. « En Europe, les recommandations de l’OMS ont été appliquées quasiment à la lettre […] ce n’est pas le cas aux États-Unis où le suivi a été beaucoup plus erratique. Un peu comme toute la politique actuellement aux États-Unis, ils font un pas en avant, deux pas en arrière. On espère que la science prendra le dessus », a-t-elle affirmé sur RTL.
L’OMS, cible de la base MAGA
Moins explicite, le patron de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus a lui aussi visé l’administration américaine : « Nous ne pouvons pas contraindre les pays à appliquer nos protocoles. Nous pouvons seulement conseiller et recommander », a-t-il expliqué aux côtés du premier ministre espagnol. Rien d’étonnant à cette situation : l’une des premières mesures du second mandat Trump a consisté à quitter l’OMS, cible des attaques de sa base MAGA lors de la pandémie de covid.
Certaines voix critiques se font même entendre dans le camp trumpien. Sur Fox News, l’infectiologue Amesh Adalja, spécialiste à l’université Johns Hopkins, a regretté lundi l’absence de réaction rapide du CDC : « L’agence aurait dû adopter une position proactive dès le début. »
Aucune quarantaine pour sept passagers rentrés mi-avril
Outre les récents rapatriés du MV Hondius, c’est surtout le cas de sept Américains ayant quitté la croisière bien avant, le 24 avril, sur l’île britannique de Sainte-Hélène, qui inquiète. Ces passagers ont pu rentrer avant la confirmation du premier cas d’hantavirus, le 2 mai, et la mise en quarantaine de l’embarcation. Ils ont emprunté des vols commerciaux, sans suivi particulier, et se trouvent aujourd’hui dans différents États américains.
« Des dispositifs sont mis en place pour s’assurer qu’ils puissent s’isoler efficacement à leur domicile. S’ils développent des symptômes, ils disposent de moyens pour être testés en toute sécurité et pour éviter de transmettre la maladie à d’autres », a déclaré un responsable des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies. Mais aucune quarantaine ne leur a été formellement imposée, le CDC jugeant par la voix de son directeur que l’absence de symptômes valait absence de contagion.
Cette analyse reste à confirmer. Si les chercheurs s’accordent sur la probabilité d’une contagion lors des premiers jours où se déclarent les symptômes, il ne s’agit pas d’une certitude. N’ayant fait l’objet que d’une seule véritable étude de référence, le virus Andes est encore entouré de nombreuses zones d’ombre qui impliquent la prudence. Sur la gestion de ces passagers rentrés prématurément, Donald Trump a préféré botter en touche : « Il semble que les choses sont sous un très bon contrôle. »
« Désarmement des institutions sanitaires »
Le signe d’une « dynamique actuelle de désarmement des institutions sanitaires et même scientifiques » aux Etats-Unis, a noté sur France Info Anne Senequier, chercheuse et codirectrice de l’Observatoire de la santé mondiale de l’IRIS. Quant au CDC, « on voit qu’ils ont été en retard et qu’aujourd’hui ils sont décevants dans les protocoles qu’ils mettent en place », a-t-elle insisté, y voyant la « fragilisation d’une institution qui donnait auparavant le la sur les risques épidémiologiques et biologiques ».
Pour cause : la principale autorité sanitaire du pays a vu ses moyens et ses ressources fondre depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le CDC a vu le départ de 25 % de ses employés et une division de son budget par deux. Sans compter, en 2025, le renvoi de sa directrice, qui n’a pas véritablement été remplacée depuis, Jay Bhattacharya faisant figure d’intérimaire.
Politiquement, la nomination au ministère de la Santé de Robert Kennedy Jr, sceptique assumé face aux vaccins et aux mesures sanitaires globales, a marqué un tournant. Celui-ci n’a même pas effectué de prise de parole officielle depuis le début de la crise.