Importations de gaz russe : « Total exploite les failles des sanctions européennes »

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les sanctions économiques européennes n’interdisent pas l’importation de gaz russe dans l’UE. Une « faille stratégique », puisque l’industrie pétro-gazière contribue à financer l’invasion de l’Ukraine, dénoncent deux ONG auditionnées au Sénat dans le cadre de la commission d’enquête sur TotalEnergies.
Rose-Amélie Bécel

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Publié le

En août 2022, Le Monde et l’ONG Global Witness révélaient qu’une partie du gaz exploité par TotalEnergies en Russie alimentait des avions de combat, engagés dans la guerre en Ukraine. Deux mois plus tard, l’association ukrainienne Razom We Stand portait plainte contre le groupe pétrolier pour « complicité de crimes de guerre », une plainte depuis classée sans suite par le parquet national anti-terroriste.

Si TotalEnergies dément ces accusations, elles ont suscité l’intérêt du Sénat, qui auditionnait ce 8 avril les deux ONG à l’origine de ces enquêtes. Pour elles, rien ne prouve que l’énergéticien ne respecte pas les sanctions économiques européennes à l’encontre de Moscou, mais de nombreuses failles permettent à l’industrie pétrolière et gazière russe de continuer à prospérer, notamment grâce aux exportations en Europe.

Le Kremlin utilise « l’approvisionnement en gaz naturel liquéfié comme arme »

Une exploitation lucrative, selon les estimations des associations auditionnées. « En 2023, le Kremlin a gagné environ 88 milliards d’euros via l’exploitation du pétrole et du gaz, ce chiffre devrait atteindre 115 milliards en 2024. C’est plus que toute l’aide financière, militaire et humanitaire apportée par l’Union européenne à l’Ukraine depuis le début de la guerre », constate Mai Rosner, chargée de campagne de l’ONG Global Witness.

Au-delà de l’intérêt économique, le développement de l’industrie pétro-gazière russe est aussi parfaitement intégré aux objectifs géopolitiques du Kremlin. En Sibérie, 80 % du gaz naturel liquéfié (GNL) exploité dans le champ de Yamal est envoyé en Europe, par la mer, à bord de navires méthaniers. Une façon de sécuriser le transport de l’énergie, sans passer par des gazoducs construits entre la Russie et des pays de l’UE, estime Oleh Savytskyi, responsable des campagnes de l’ONG Razom We Stand : « La stratégie du Kremlin consiste à utiliser l’approvisionnement en GNL comme arme. Ces projets sont de nature politique et géostratégique, puisqu’ils ont permis à Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine sans mettre en danger les routes du gaz. »

Actionnaire du projet sibérien à hauteur de 20 %, TotalEnergies s’est engagé à vendre 4 millions de tonnes de GNL issu de Yamal par an en Europe. Des ventes parfaitement légales, que l’énergéticien entend poursuivre « aussi longtemps que les sanctions européennes le permettront », avait affirmé le directeur exploration-production de la firme, auditionné fin mars par la commission d’enquête. Une situation qui met tout de même certains pays en difficulté, selon Mai Rosner : « L’Union européenne a autorisé ses États membres à s’engager pour mettre fin à leurs importations de gaz russe, mais le gouvernement néerlandais ne peut pas le faire en raison des contrats à long terme qui lient Total à Yamal, avec des entrées de méthaniers dans le port de Rotterdam notamment. »

« Il y a une influence du secteur des énergies fossiles sur les pouvoirs politiques pour protéger ces failles »

Devant les sénateurs, les ONG ont pointé une autre faille permettant d’importer indirectement du pétrole russe en Europe, pourtant visé par les sanctions économiques. S’il est raffiné dans un autre pays, le pétrole brut n’est en effet plus considéré comme russe. « Après l’annonce de l’embargo, de grands volumes de pétrole russe ont afflué vers des pays comme la Turquie et l’Inde, où des raffineries privées produisent du gasoil ou du carburant pour les avions. Total achète ces produits et peut les vendre au sein de l’Union européenne. Les raffineries au cœur de ce vide juridique envoient des milliards d’euros au Kremlin », explique Mai Rosner.

Plus grave, pour la chargée de campagne de Global Witness, le groupe français ne fait pas qu’exploiter ces failles, il milite activement pour les maintenir en place, en organisant « des dizaines de réunions » pour faire du lobbying auprès des institutions européennes : « Total exploite les failles des sanctions européennes et continue d’envoyer de l’argent au Kremlin. Il y a une influence du secteur des énergies fossiles sur les pouvoirs politiques, pour protéger ces failles ». Si Josep Borrell, le haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, a évoqué la possibilité d’étendre les sanctions au pétrole russe raffiné, aucune mesure n’a pour le moment été prise.

En mars 2023, Razom We Stand, associé à au collectif français Darwin Climax Coalition, a déposé une seconde plainte contre TotalEnergies. Le groupe reste donc accusé de complicité de crimes de guerre en Russie, ce qu’il conteste fermement, assurant que ses activités à Moscou contribuent à la stabilité du marché européen de l’énergie.

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