Ingérences étrangères : « Nous vivons dans un environnement informationnel terriblement hostile », alerte Stéphane Séjourné

Pour le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, auditionné au Sénat, la transformation des nouveaux modes de communication constitue un terreau fertile des ingérences provenant de l’étranger, décrivant une « nouvelle guerre hybride » à l’œuvre.
Alexis Graillot

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L’activité législative au Sénat s’est arrêtée, mais pas les travaux des commissions d’enquête. Et pour cause, celles-ci doivent rendre leurs rapports respectifs dans les prochaines semaines avant la fin des travaux parlementaires. C’est dans ce contexte que la commission d’enquête sur les influences étrangères poursuit ses auditions, alors même que les phénomènes d’ingérences connaissent un essor inquiétant ces derniers mois. Cyberattaques contre des élus et des hôpitaux, étoiles de David taguées sur des murs de Paris, phénomène des « mains rouges », cercueils au pied de la Tour Eiffel, ou encore l’ingérence azerbaïdjanaise au cours des émeutes en Nouvelle-Calédonie, les exemples ne manquent pas pour faire état de cette guerre numérique.

Et même si le Sénat a voté une proposition de loi il y a quelques semaines afin de prévenir les ingérences étrangères (lire notre article), le constat inquiétant du ministre des Affaires étrangères encouragera sans nul doute les élus du palais du Luxembourg à aller plus loin que les dispositifs existants. « Nous vivons dans un environnement informationnel terriblement hostile sous l’effet de la transformation profonde des modes de communication, la confusion autour de ce qu’est la vérité, un débat fortement polarisé, des bulles informationnelles de plus en plus étanches, des communautés qui ne se parlent plus, ainsi qu’une forme de soupçon à l’encontre de la parole institutionnelle qui se multiplie », égrène en introduction le ministre, comme pour mieux souligner l’ampleur du phénomène.

« La principale menace en matière d’ingérence informationnelle est d’origine russe »

Axant son propos sur l’ingérence informationnelle, le locataire du quai d’Orsay explique que la principale menace dans le domaine est « d’origine russe », via la « création de milliers de sites et de bots », mais également par des « manœuvres contre les intérêts français à l’étranger », que le Kremlin utilise comme « une véritable arme de guerre », comme l’expliquait le ministre de l’Europe, Jean-Noël Barrot, le 29 mai dernier (lire notre article). Le phénomène présente d’autant plus de risques qu’il génère des « petits », puisque l’Azerbaïdjan a récemment employé des méthodes similaires au cours des émeutes en Nouvelle Calédonie. Une réponse au soutien de la France en faveur de l’Arménie, dans le contexte de l’occupation du Haut-Karabagh par le régime de Bakou. Ces actions font peser des « menaces directes sur la sécurité physique des personnes », alerte-t-il.

Si la France est particulièrement touchée par ces ingérences, cela s’explique selon le ministre, par son « action diplomatique et militaire de premier plan ». « Nous avons des liens profonds et historiques avec de nombreuses régions du monde », explique le ministre, pour qui les objectifs des désinformations restent toujours les mêmes : « discréditer notre action à l’international », « attiser les dissensions internes de notre pays », « déstabiliser nos institutions démocratiques ».

« On privilégie la réactivité et la dénonciation publique »

Pour faire face à cette « guerre informationnelle », le quai d’Orsay déploie une stratégie à la fois proactive et réactive. Proactive d’une part, via la construction de « liens de partenariat et de confiance », notamment avec les Etats africains, au sein desquels les discours antifrançais sont « permanents », selon le sénateur LR du Bas-Rhin, André Reichardt. Un autre instrument consiste à disposer d’une stratégie pluriannuelle en matière d’environnement médiatique, en atteste la feuille de route « Médias et développement 2023-2027 », que le ministre a souhaité résumer en quelques mots : « améliorer l’environnement médiatique en soutenant l’indépendance et la protection des journalistes », « renforcer la régulation des plateformes et des réseaux sociaux », ou encore « soutenir la production d’informations fiables ». Une tâche loin d’être évidente dans un contexte où l’espace informationnel constitue « un champ à part de la conflictualité ».

D’autre part, le ministère développe une stratégie réactive, qui constitue d’ailleurs l’essentiel de son champ d’action, stratégie qui vise essentiellement à « rétablir les faits dans un temps très court », une réponse que Stéphane Séjourné estime « fondamentale ». « En 18 mois, nous avons basculé dans une logique de riposte », explique-t-il, qui consiste à répondre à la dénonciation publique en faisant soi-même de la dénonciation publique de la désinformation. « Nous avions un retard certain », reconnaît-il, expliquant néanmoins que la France se donne comme ambition de « devenir un acteur reconnu du débat international ».

De manière générale, le ministre appelle à de la souplesse dans les moyens de réponse, afin que ceux-ci soient les plus adaptés possibles face à la situation qui se présente : « C’est une bataille permanente pour laquelle il faut des dispositifs pour pouvoir être agiles et mobiles ».

Agir groupés

Cette panoplie de réponses ne peut cependant pas s’exercer dans un cadre purement national, face aux géants américain, chinois ou russe. Alors que la création d’une « task force » sur le modèle américain a été au cœur des débats, Stéphane Séjourné semble plutôt ouvert à l’idée : « Nous devons pouvoir jouer groupés au niveau européen sinon les Etats-Unis et la Chine nous mangeront », analyse-t-il, soulignant qu’en termes de stratégie, « le sujet n’est pas épuisé », en dépit d’ « avancées très significatives depuis deux ans ».

A cet égard, il se montre partisan d’une organisation européenne qui jouerait le rôle de lanceur d’alerte,  pour que tous les pays européens soient mis au courant en cas d’ingérence étrangère commise sur un Etat membre de l’UE. Tout en se refusant à aller trop loin dans l’influence, alors que la frontière avec l’ingérence est parfois ténue : « On ne fera pas comme la Chine », martèle fermement Stéphane Séjourné pour qui, si nous devons « doter nos ambassades de services de presse dédiés » pour défendre les intérêts de la France, celle-ci doit préserver un « cadre démocratique » : « Il y a une dimension politique qu’on doit assumer, mais une dimension d’ingérence qu’on doit combattre », différencie-t-il.

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