Belgium Europe Defense
European Commission President Ursula von der Leyen speaks during a media conference on the defense package at EU headquarters in Brussels, Tuesday, March 4, 2025. (AP Photo/Virginia Mayo)/VLM102/25063310708628//2503040955

Instrument anti-coercition, dégel de surtaxes… Ces ripostes envisagées par l’Union européenne face aux nouveaux droits de douane américains

Donald Trump continue de répéter son souhait d’annexer le Groenland. Face aux contestations européennes de telles velléités, le président américain a menacé de nouveaux droits de douane huit pays du Vieux continent, dont la France. En riposte, Emmanuel Macron a demandé « l'activation de l'instrument anti-coercition » de l’Union européenne. En quoi consiste une telle mesure ? Quelles sont les autres options envisagées ? Décryptage.
Théodore Azouze

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Le retour d’une guerre tarifaire initiée par les États-Unis. En ce début d’année 2026, l’Union européenne cherche de nouveau la bonne parade face aux ultimatums répétés du président américain Donald Trump. Le milliardaire conservateur vient de menacer de nouveaux droits de douanes huit pays du Vieux continent – la France, l’Allemagne, le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande, les Pays-Bas, ainsi que le Royaume-Uni, aujourd’hui sorti de l’UE. Il leur reproche de jouer « un jeu dangereux » en contestant ses velléités d’annexion du Groenland, dont il n’a pas exclu de prendre le contrôle par la force au nom de la sécurité nationale américaine. 

Dans le détail, Donald Trump a donc indiqué samedi 17 janvier que de nouvelles surtaxes douanières s’appliqueraient à hauteur de 10% pour ces différents pays dès le 1er février prochain. Un taux qui grimperait à 25% à partir du 1er juin, « jusqu’à ce qu’un accord soit conclu pour la vente complète et intégrale du Groenland », selon le locataire de la Maison-Blanche. La déclaration marque une nouvelle étape dans la montée en tension entre Européens et Américains depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. « Les menaces douanières sapent les relations transatlantiques et risquent de conduire à un dangereux engrenage », ont répondu les pays concernés par ces surtaxes, dans un communiqué conjoint. « Nous continuerons à rester unis et coordonnés dans notre réponse. »

Possible déploiement inédit de « l’instrument anti-coercition »

Une réponse à apporter aux États-Unis, mais laquelle ? À Paris, Emmanuel Macron semble cette fois décidé à frapper fort. Ce week-end, le président français a fait savoir qu’il souhaitait activer « l’instrument anti-coercition » contre Washington. Ce mécanisme, à la disposition de l’Union européenne depuis 2023, permet de prendre d’importantes restrictions commerciales contre un pays tiers. Qualifié d’« arme nucléaire économique » par l’eurodéputée (Renew) Valérie Hayer, ce dispositif n’a encore jamais été utilisé. Il peut être activé à la demande de la Commission ou d’un des 27 États membres, en cas de coercition économique menée par une puissance étrangère dans l’objectif de perturber « les choix souverains légitimes de l’UE ou d’un État membre ».

Importations limitées, accès aux marchés publics bloqués, investissements suspendus… À terme, l’instrument donne accès à l’UE à un large éventail de mesures fortes afin de cibler le pays mis en cause. Suffisant face aux intimidations formulées tous azimuts par le président américain ? « C’est tout à fait pertinent, dans la mesure où la caractéristique essentielle de la puissance trumpienne, c’est d’avancer à partir du moment où on ne perçoit pas de résistance face à soi », explique à Public Sénat Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po et spécialiste des relations internationales. « Tant que l’Europe se laissera faire, il est à craindre que ce qu’il s’est passé aujourd’hui sur le dossier groenlandais, vienne à se reproduire sur d’autres dossiers. »

Un outil pour « désamorcer les tensions »

Pour autant, la possibilité d’activer ce mécanisme inédit comporte aussi un certain nombre d’inconvénients. Avant toute chose, rien ne dit que les 27 pays de l’UE parviennent à se mettre d’accord pour accepter son déploiement. Or, pour ce faire, le texte doit être validé à la majorité qualifiée, soit au moins 55 % des États membres, représentant au minimum 65 % de la population de l’Union. Certaines puissances, comme l’Italie, dont la Première ministre Giorgia Meloni soigne ses relations avec l’administration trumpiste, pourraient mettre des bâtons dans les roues à l’initiative. « Quantité d’autres pays risquent de freiner ce processus », ajoute Bertrand Badie. « Soit pour des raisons politiques, comme pour la Hongrie ou la Slovaquie ; soit pour des raisons commerciales, parce qu’ils n’ont pas envie de voir leur économie sanctionnée lourdement. »

Conséquence : l’approbation de ce dispositif pourrait mettre plusieurs mois à se dessiner, après plusieurs étapes de validation par la Commission et le Conseil européen. D’ailleurs, Bruxelles rappelle que l’outil « anti-coercition » a avant tout vocation à dissuader des puissances étrangères à faire pression sur les règles commerciales européennes. Les sanctions ne sont pas l’objectif premier de ce système. « L’instrument vise à désamorcer les tensions et à obtenir l’abandon des mesures coercitives par le dialogue », rappelait sur son site web le Conseil européen en mars 2023, au moment de la fabrication de ce mécanisme. « Toute contre-mesure prise par l’UE ne serait appliquée qu’en dernier recours. »

Des droits de douane prêts à être dégelés

Ce scénario, qui devrait être discuté lors d’un sommet extraordinaire des dirigeants européens à Bruxelles jeudi, n’est toutefois pas la seule option sur la table. Les Européens réfléchissent d’autre part à réactiver un bloc de droits de douane aujourd’hui gelé par les 27. Ces surtaxes étaient initialement prévues en risposte aux attaques tarifaires de Washington contre l’Europe, annoncées au printemps dernier. Mais elles ont depuis été suspendues après un accord-cadre signé fin juillet par Donald Trump avec la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Ce compromis avait permis d’écarter la menace de 30% de droits de douane pesant alors sur l’Union européenne. 

En dégelant les mesures de rétorsion aujourd’hui bloquées, 93 milliards d’euros de marchandises américaines seraient touchées par ce changement. Il n’est pas certain que Bruxelles soit cependant particulièrement partisan de cette solution, tant les autorités européennes ont éprouvé des difficultés à négocier l’accord avec les États-Unis. Le texte devait être étudié par les eurodéputés dans les prochains jours. « Je ne pense pas qu’Ursula von der Leyen, qui s’était beaucoup engagée en faveur de cet accord, souhaite qu’il soit complètement annulé », expose Bertrand Badie. « L’annuler imposerait au mieux une nouvelle négociation, au pire une escalade dans la guerre commerciale. » Sans compter que cette évolution nécessiterait là aussi un « nombre d’États suffisant pour soutenir une telle initiative », précise l’expert.

Solution diplomatique incertaine

Outre les hypothèses de l’activation d’un « instrument anti-coercition » ou du dégel des surtaxes sur les marchandises américaines, une dernière option s’offre aux Européens : le dialogue incertain avec Donald Trump. Si, après un an de mandat, le républicain a mis à mal l’ensemble des canaux diplomatiques traditionnels, certains responsables croient encore possible de faire infléchir ses positions radicales par la négociation. C’est le cas du chancelier allemand Friedrich Merz. Le dirigeant a annoncé qu’il tenterait de rencontrer mercredi le président américain, lors de sa venue au forum économique de Davos, en Suisse. « Nous voulons simplement essayer de résoudre ce problème ensemble », a-t-il déclaré ce lundi, lors d’une conférence de presse à Berlin. 

Une position bien plus souple que celle adoptée par Emmanuel Macron. « Le gouvernement français (…) souhaite parfois réagir de manière plus ferme que nous ne le souhaitons », a indiqué Friedrich Merz, laissant transparaître des divergences stratégiques entre les deux pays. Le chancelier « va probablement tenter une initiative pour éviter le couperet du fameux bazooka anti-coercition », souligne Bertrand Badie. L’Allemagne demeure prudente vis-à-vis de Washington en raison de ses forts liens commerciaux avec les États-Unis, vers lesquels elle exporte notamment beaucoup de véhicules.

Partager cet article

Dans la même thématique

Liban : Official visit of Emmanuel Macron in Beirout
10min

International

Guerre au Moyen-Orient : entre la France et le Liban, huit siècles d’une relation très particulière

Alors que le Liban se retrouve touché de plein fouet par l’embrasement militaire au Moyen-Orient, Emmanuel Macron réaffirme le soutien de Paris à Beyrouth. De la promesse de protection de Saint-Louis aux crises contemporaines, la France et le Pays du Cèdre ont toujours entretenu une relation particulière, marquée par une histoire commune, et d’intenses échanges diplomatiques et culturels.

Le

3min

International

Guerre au Moyen-Orient : « Il n'y aura pas d'accord avec l'Iran, seulement une capitulation sans condition », affirme Donald Trump

En proie à des hésitations et des revirements quant aux objectifs de guerre américains depuis le lancement de l’opération « fureur épique », Donald Trump a clarifié sa position, vendredi 6 mars, sur son réseau social. Le Président américain ferme la porte à des négociations et exige une « capitulation sans condition » de l’Iran, sans expliquer précisément ce qu’il entend par là.

Le

3min

International

Guerre au Moyen-Orient : près de 2 000 Français déjà rapatriés, 5 000 encore en attente, selon le ministre des Transports

La France va poursuivre les vols de rapatriement de Français au Moyen-Orient « dans les meilleures conditions de sécurité » possibles, a annoncé vendredi 6 mars le ministre des Transports Philippe Tabarot, qui revendique le retour de 2 000 ressortissants depuis le début du conflit dans la région. Plusieurs milliers d’autres, souvent des vacanciers retenus dans les pays du Golfe, attendent leur tour.

Le

Lebanon Israel Iran
6min

International

Le Liban, entraîné à son tour dans le conflit au Moyen-Orient : « Il n’y a pas de limite à l’incursion israélienne », explique Didier Billion

L'armée israélienne a demandé aux habitants de la banlieue de Beyrouth d’évacuer. Entre les tirs de missiles du Hezbollah contre l’Etat hébreu et l'offensive terrestre lancée par Tsahal dans le sud du pays, le Liban se voit emporter malgré lui dans un embrasement régional que rien, à ce stade, ne semble pouvoir freiner.

Le

La sélection de la rédaction

View over Nuuk
7min

International

Groenland : « L’envoi de troupes européennes pourrait empêcher Trump d’aller trop loin »

La tension est montée d’un cran mercredi entre Danois et Américains autour du dossier du Groenland qui ne sont pas parvenus à un accord sur le contrôle de ce territoire autonome du Danemark, jugé indispensable à la « sécurité » des Etats-Unis par Donald Trump. Dans ce contexte, la France a envoyé une quinzaine de militaires sur place pour participer à l’exercice européen « Opération Endurance Arctique ». Pour Mikaa Blugeon-Mered, spécialiste du Groenland à l’Université du Québec à Trois-Rivières, à l’École de guerre et à l’IFP School, l’envoi de troupes européennes peut stopper « la logique d’humiliation et de dénigrement » de Donald Trump.

Le