Le retour d’une guerre tarifaire initiée par les États-Unis. En ce début d’année 2026, l’Union européenne cherche de nouveau la bonne parade face aux ultimatums répétés du président américain Donald Trump. Le milliardaire conservateur vient de menacer de nouveaux droits de douanes huit pays du Vieux continent – la France, l’Allemagne, le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande, les Pays-Bas, ainsi que le Royaume-Uni, aujourd’hui sorti de l’UE. Il leur reproche de jouer « un jeu dangereux » en contestant ses velléités d’annexion du Groenland, dont il n’a pas exclu de prendre le contrôle par la force au nom de la sécurité nationale américaine.
Dans le détail, Donald Trump a donc indiqué samedi 17 janvier que de nouvelles surtaxes douanières s’appliqueraient à hauteur de 10% pour ces différents pays dès le 1er février prochain. Un taux qui grimperait à 25% à partir du 1er juin, « jusqu’à ce qu’un accord soit conclu pour la vente complète et intégrale du Groenland », selon le locataire de la Maison-Blanche. La déclaration marque une nouvelle étape dans la montée en tension entre Européens et Américains depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. « Les menaces douanières sapent les relations transatlantiques et risquent de conduire à un dangereux engrenage », ont répondu les pays concernés par ces surtaxes, dans un communiqué conjoint. « Nous continuerons à rester unis et coordonnés dans notre réponse. »
Possible déploiement inédit de « l’instrument anti-coercition »
Une réponse à apporter aux États-Unis, mais laquelle ? À Paris, Emmanuel Macron semble cette fois décidé à frapper fort. Ce week-end, le président français a fait savoir qu’il souhaitait activer « l’instrument anti-coercition » contre Washington. Ce mécanisme, à la disposition de l’Union européenne depuis 2023, permet de prendre d’importantes restrictions commerciales contre un pays tiers. Qualifié d’« arme nucléaire économique » par l’eurodéputée (Renew) Valérie Hayer, ce dispositif n’a encore jamais été utilisé. Il peut être activé à la demande de la Commission ou d’un des 27 États membres, en cas de coercition économique menée par une puissance étrangère dans l’objectif de perturber « les choix souverains légitimes de l’UE ou d’un État membre ».
Importations limitées, accès aux marchés publics bloqués, investissements suspendus… À terme, l’instrument donne accès à l’UE à un large éventail de mesures fortes afin de cibler le pays mis en cause. Suffisant face aux intimidations formulées tous azimuts par le président américain ? « C’est tout à fait pertinent, dans la mesure où la caractéristique essentielle de la puissance trumpienne, c’est d’avancer à partir du moment où on ne perçoit pas de résistance face à soi », explique à Public Sénat Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po et spécialiste des relations internationales. « Tant que l’Europe se laissera faire, il est à craindre que ce qu’il s’est passé aujourd’hui sur le dossier groenlandais, vienne à se reproduire sur d’autres dossiers. »
Un outil pour « désamorcer les tensions »
Pour autant, la possibilité d’activer ce mécanisme inédit comporte aussi un certain nombre d’inconvénients. Avant toute chose, rien ne dit que les 27 pays de l’UE parviennent à se mettre d’accord pour accepter son déploiement. Or, pour ce faire, le texte doit être validé à la majorité qualifiée, soit au moins 55 % des États membres, représentant au minimum 65 % de la population de l’Union. Certaines puissances, comme l’Italie, dont la Première ministre Giorgia Meloni soigne ses relations avec l’administration trumpiste, pourraient mettre des bâtons dans les roues à l’initiative. « Quantité d’autres pays risquent de freiner ce processus », ajoute Bertrand Badie. « Soit pour des raisons politiques, comme pour la Hongrie ou la Slovaquie ; soit pour des raisons commerciales, parce qu’ils n’ont pas envie de voir leur économie sanctionnée lourdement. »
Conséquence : l’approbation de ce dispositif pourrait mettre plusieurs mois à se dessiner, après plusieurs étapes de validation par la Commission et le Conseil européen. D’ailleurs, Bruxelles rappelle que l’outil « anti-coercition » a avant tout vocation à dissuader des puissances étrangères à faire pression sur les règles commerciales européennes. Les sanctions ne sont pas l’objectif premier de ce système. « L’instrument vise à désamorcer les tensions et à obtenir l’abandon des mesures coercitives par le dialogue », rappelait sur son site web le Conseil européen en mars 2023, au moment de la fabrication de ce mécanisme. « Toute contre-mesure prise par l’UE ne serait appliquée qu’en dernier recours. »
Des droits de douane prêts à être dégelés
Ce scénario, qui devrait être discuté lors d’un sommet extraordinaire des dirigeants européens à Bruxelles jeudi, n’est toutefois pas la seule option sur la table. Les Européens réfléchissent d’autre part à réactiver un bloc de droits de douane aujourd’hui gelé par les 27. Ces surtaxes étaient initialement prévues en risposte aux attaques tarifaires de Washington contre l’Europe, annoncées au printemps dernier. Mais elles ont depuis été suspendues après un accord-cadre signé fin juillet par Donald Trump avec la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Ce compromis avait permis d’écarter la menace de 30% de droits de douane pesant alors sur l’Union européenne.
En dégelant les mesures de rétorsion aujourd’hui bloquées, 93 milliards d’euros de marchandises américaines seraient touchées par ce changement. Il n’est pas certain que Bruxelles soit cependant particulièrement partisan de cette solution, tant les autorités européennes ont éprouvé des difficultés à négocier l’accord avec les États-Unis. Le texte devait être étudié par les eurodéputés dans les prochains jours. « Je ne pense pas qu’Ursula von der Leyen, qui s’était beaucoup engagée en faveur de cet accord, souhaite qu’il soit complètement annulé », expose Bertrand Badie. « L’annuler imposerait au mieux une nouvelle négociation, au pire une escalade dans la guerre commerciale. » Sans compter que cette évolution nécessiterait là aussi un « nombre d’États suffisant pour soutenir une telle initiative », précise l’expert.
Solution diplomatique incertaine
Outre les hypothèses de l’activation d’un « instrument anti-coercition » ou du dégel des surtaxes sur les marchandises américaines, une dernière option s’offre aux Européens : le dialogue incertain avec Donald Trump. Si, après un an de mandat, le républicain a mis à mal l’ensemble des canaux diplomatiques traditionnels, certains responsables croient encore possible de faire infléchir ses positions radicales par la négociation. C’est le cas du chancelier allemand Friedrich Merz. Le dirigeant a annoncé qu’il tenterait de rencontrer mercredi le président américain, lors de sa venue au forum économique de Davos, en Suisse. « Nous voulons simplement essayer de résoudre ce problème ensemble », a-t-il déclaré ce lundi, lors d’une conférence de presse à Berlin.
Une position bien plus souple que celle adoptée par Emmanuel Macron. « Le gouvernement français (…) souhaite parfois réagir de manière plus ferme que nous ne le souhaitons », a indiqué Friedrich Merz, laissant transparaître des divergences stratégiques entre les deux pays. Le chancelier « va probablement tenter une initiative pour éviter le couperet du fameux bazooka anti-coercition », souligne Bertrand Badie. L’Allemagne demeure prudente vis-à-vis de Washington en raison de ses forts liens commerciaux avec les États-Unis, vers lesquels elle exporte notamment beaucoup de véhicules.