L’Iran au cœur d’un bras de fer international ? Depuis le 28 décembre 2025, des mobilisations massives ont éclaté à travers tout le pays pour dénoncer la flambée du coût de la vie, l’effondrement du rial, la monnaie iranienne, et, plus largement, l’incapacité d’un système politique dominé par la dictature militaro-religieuse de l’ayatollah Ali Khamenei et des Gardiens de la révolution à répondre aux aspirations économiques et sociales de la population. Selon l’ONG Iran Human Rights, plus de 2 600 manifestants ont été arrêtés depuis le début du mouvement. Human Rights Watch évoque, de son côté, plusieurs milliers de morts, dans un pays désormais presque totalement coupé du monde après l’instauration d’une coupure nationale d’Internet. Dès l’introduction de son audition devant la commission des affaires étrangères du Sénat, le chercheur Clément Therme a souligné que l’ampleur du bilan humain, bien que difficile à établir, n’avait rien d’inattendu au regard des méthodes du régime. « Il n’est pas surprenant d’avoir une telle échelle dans le bilan de la répression », a-t-il expliqué, évoquant des estimations allant de « 2 000 à 20 000 morts », selon les méthodologies retenues par les ONG et les médias. La coupure quasi totale d’Internet complique en effet considérablement la documentation des violations des droits humains. « Il faut du temps pour documenter les violations en cours », rappelle le chercheur, soulignant une stratégie délibérée d’opacité mise en œuvre par les autorités iraniennes.
Une crise intérieure scrutée depuis Washington
La question iranienne dépasse largement les frontières du pays. Les menaces de Donald Trump, qui a promis d’intervenir « de manière très forte » si la répression se poursuivait, placent l’Iran au cœur d’un bras de fer international. Pour Clément Therme, cette répression ne peut être dissociée de la posture américaine. « Il y a un lien direct entre le niveau de la répression et la probabilité d’une intervention militaire américaine », a-t-il expliqué devant les sénateurs. Donald Trump a en effet brandi la menace de frappes contre l’Iran si les exécutions et les violences se poursuivent, érigeant la répression en ligne rouge stratégique.
Mais une intervention américaine serait lourde de risques. « Est-ce que les États-Unis sont prêts à assumer le coût ? », interroge le chercheur, rappelant que 40 000 à 50 000 soldats américains sont déployés au Moyen-Orient, à portée des missiles iraniens. En cas d’effondrement du pouvoir, Téhéran pourrait recourir à des stratégies de dernier recours, comme la fermeture du détroit d’Ormuz ou des frappes contre des intérêts occidentaux. L’Iran accuse d’ailleurs Washington de chercher un « prétexte » à une intervention militaire. Dans une lettre adressée à l’ONU, l’ambassadeur iranien dénonce une stratégie fondée sur « des sanctions, des menaces et le chaos », imputant aux États-Unis et à Israël une responsabilité directe dans les pertes civiles.
« La question iranienne s’inscrit désormais dans la confrontation globale entre les États-Unis et la Chine »
Face à la pression occidentale, la République islamique peut compter sur des soutiens majeurs. « La Russie est un acteur clé pour la survie de la République islamique », affirme Clément Therme. Moscou aide Téhéran à contourner les sanctions, fournit des équipements militaires et contribue à la maîtrise de la guerre électronique, notamment pour neutraliser des solutions comme Starlink, un service d’internet par satellite accessible dans le monde créé par Elon Musk.
De son côté, la Chine joue un rôle tout aussi déterminant. Pékin achète près de 90 % du pétrole iranien, offrant au régime une bouffée d’oxygène économique essentielle. Pour Washington, toute stratégie visant à affaiblir durablement l’Iran suppose un désengagement chinois, un scénario improbable dans un contexte de rivalité stratégique sino-américaine. « La question iranienne s’inscrit désormais dans la confrontation globale entre les États-Unis et la Chine », souligne le chercheur.
La guerre informationnelle, nouveau champ de bataille
Au-delà du militaire et de l’économique, Clément Therme insiste sur une dimension centrale : la guerre informationnelle. « La République islamique est un laboratoire du contrôle d’Internet », explique-t-il, décrivant un système de surveillance numérique perfectionné avec l’aide de la Russie et de la Chine.
« L’objectif est d’imposer un narratif selon lequel les mouvements de protestation sont un combat géopolitique orchestré par les États-Unis et Israël », analyse Clément Therme. analyse le chercheur. Cette stratégie vise autant à délégitimer les protestations à l’intérieur qu’à dissuader un soutien extérieur trop affirmé.
La proposition d’Elon Musk de fournir un accès gratuit à Starlink « pour contourner le brouillage de la République islamique » a ainsi pris une dimension hautement politique, illustrant la manière dont la circulation de l’information est devenue un enjeu stratégique au même titre que les sanctions ou les frappes militaires.
L’Europe et la France, acteurs vulnérables
Dans ce jeu de puissances, l’Europe occupe une position inconfortable. « Les ambassades européennes sont en première ligne », prévient Clément Therme. En l’absence d’ambassade américaine à Téhéran depuis 1979, ce sont les représentations françaises, britanniques et allemandes qui pourraient servir de leviers de pression ou de cibles en cas d’escalade.
La France a réduit son ambassade à un « noyau dur », tandis que Washington pousse à une fermeture complète. Paris doit composer avec une équation délicate : maintenir un canal diplomatique, assurer la sécurité de ses ressortissants et obtenir la libération de ses otages, Cécile Kohler et Jacques Paris, encore assigné à l’ambassade de Téhéran. « Les otages sont des outils de réponse à l’escalade pour la République islamique », rappelle le chercheur, évoquant une diplomatie de la prise d’otages devenue structurelle.
Un régime à l’avenir incertain
En conclusion, la crise iranienne ne peut plus être lue comme un simple mouvement de contestation sociale. « L’avenir du régime est compromis », estime Clément Therme, faute de réponse crédible aux revendications économiques et sociales de la population. Un redressement supposerait un rapprochement avec les États-Unis, condition indispensable à une levée des sanctions, mais fondamentalement incompatible avec « l’ADN idéologique » de la République islamique.
Clôturant l’audition, le président de la commission des affaires étrangères, Cédric Perrin, a exprimé « une pensée pour les milliers de victimes » de la répression en cours, tout en formulant l’espoir « d’une issue moins tragique que ce que l’on peut redouter ».