La guerre lancée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran menace à présent d’embraser l’ensemble du golfe persique. Les frappes, lancées conjointement par l’administration de Donald Trump et le gouvernement de Benyamin Netanyahou, contre le régime de Téhéran ce week-end, ont abouti à la mort du guide suprême Ali Khamenei. L’Iran a répliqué par des tirs contre Israël, et plusieurs voisins : Dubaï, Doha, Abou Dhabi, Oman et même Chypre, à l’intérieur de l’Union européenne, avec le crash d’un drone sur la base britannique d’Akrotiri. Ce lundi matin, c’est le Liban qui a été entraîné dans le conflit : une série de raids israéliens ont été lancés dans la région de Beyrouth après des tirs de roquettes revendiqués par le Hezbollah.
« Nous sommes en train d’assister à un virage géopolitique historique au Moyen-Orient, tel que le monde n’en a plus connu depuis la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide », commente auprès d’e Public Sénat le sénateur LR Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères du Sénat. Outre de nombreuses interrogations sur la survie, à court ou moyen terme, de la République islamique iranienne, cet élu évoque un risque de déstabilisation globale dans la région : « À présent, tous ces pays du Golfe qui ont construit leur modèle économique en se voulant des paradis fiscaux pour de riches occidentaux, vont certainement devoir se remettre en question. » Sur les réseaux sociaux, les publications de nombreux expatriés dans les Émirats, relayant des images de fumées s’élevant dans le ciel de Dubaï, ont été abondamment partagées et commentées.
Effet domino
« Nous sommes manifestement en train d’assister à l’embrasement du Moyen-Orient », abonde le sénateur LR Christian Cambon, envoyé spécial pour les relations internationales du Président du Sénat. « Aujourd’hui, le seul projet des Iraniens, c’est l’escalade puisque l’on voit qu’ils sont même prêts à s’en prendre à des pays avec lesquels ils ont plutôt entretenu des relations amicales comme le Qatar et Oman », observe-t-il. Difficile à ce stade de se prononcer sur l’avenir du régime : « Les Gardiens de la Révolution ne vont pas se laisser estourbir comme ça. À moins que la population ne continue à se soulever et qu’un bloc de l’armée ne prenne le pouvoir pour ramener la paix », explique-t-il. « En tout état de cause, il y aura un avant et un après. Le régime, tel qu’on l’a connu, n’existera plus. Avec la disparition d’Ali Khamenei, les tensions internes vont se faire jour. Aucune personnalité n’émerge vraiment pour lui succéder, et le simple fait qu’un triumvirat assure l’intérim laisse penser que les choses n’ont pas été clairement définies. »
« On ne déclenche pas une opération comme celle-là sans poursuivre un but précis. On a du mal à voir, du côté de Donald Trump, s’il s’agit d’obtenir la chute du régime ou de se concentrer sur le nucléaire et la balistique », relève le sénateur socialiste Rachid Temal. Dans les médias américains, Donald Trump a parlé d’une opération de quatre semaines et assuré qu’il avait « trois noms en tête » pour diriger l’Iran, avant de préciser à la chaîne ABC que ses candidats putatifs avaient finalement été tués dans les bombardements. « La puissance militaire ne peut pas tout faire sans une réflexion sur ce que l’on veut mettre en place derrière. On l’a déjà vu en Afghanistan et en Irak », commente Guillaume Gontard, le président du groupe écologiste au Sénat.
Christian Cambon évoque encore le risque de résurgence du terrorisme avec cette intervention militaire, mais aussi les conséquences économiques liées à la fermeture des espaces aériens, du détroit d’Ormuz et les tensions sur le pétrole. La Bourse de Paris a ouvert en recul de 1,88 % lundi, avec un CAC 40 qui a perdu 160,89 points. La guerre au Moyen-Orient fait bondir les secteurs de l’énergie et de la défense, mais déstabilise l’aérien et le tourisme. « S’il doit y avoir un choc pétrolier, les Occidentaux seront certainement moins impactés que dans les années 1980, car nous avons trouvé d’autres moyens d’approvisionnement. En revanche, l’Asie risque d’être pleinement frappée », prédit Christian Cambon. « Dans ce contexte, la Chine, le Japon et la Corée du Sud vont rapidement faire pression sur les Etats-Unis pour que cessent les attaques », pointe Cédric Perrin.
Recul de l’influence française
« Le déclenchement de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran emporte de graves conséquences pour la paix et la sécurité internationale. Dans ce moment décisif, toutes les mesures sont prises pour la sécurité du territoire national et celle de nos compatriotes ainsi que de nos emprises au Moyen-Orient », a réagi Emmanuel Macron sur X. « Près de 400 000 Français sont résidents ou de passage dans la douzaine de pays de la région », a fait savoir le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot lors d’une conférence de presse.
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« Aujourd’hui, nous faisons face à une ambivalence diplomatique. Nous n’allons pas pleurer l’un des pires tyrans des trois dernières décennies, et dans le même temps, il s’agit du second chef d’Etat qui se fait sortir par les Etats-Unis sans aucune considération pour le droit international », observe Cédric Perrin. « Il faut bien reconnaître que ces derniers mois, toutes les tentatives vis-à-vis de l’Iran qui se sont inscrites dans le respect du droit international n’ont pas fait avancer d’un pouce la situation du peuple iranien », souligne Christian Cambon.
À l’occasion d’un conseil de défense et de sécurité nationale qui s’est tenu à l’Élysée, le président de la République a reconnu que la France n’avait « été ni prévenue ni impliquée ». Pour Guillaume Gontard, cette mise à l’écart trahit le recul de la France sur la scène internationale : « Nous n’existons plus. On paye huit années d’une diplomatie du ‘en même temps’, sans ligne claire, sans cohérence. Je serais curieux de connaître la vision globale du président de la République sur ce dossier. »
Sur X, Rachid Temal appelle l’exécutif « à réunir – sans délai – les groupes parlementaires et les partis politiques pour faire le point et échanger ». « La priorité, c’est de défendre nos ressortissants et nos bases dans la région », explique-t-il. « Ensuite, je ne veux pas que les hommes et les femmes politiques se transforment en commentateurs. Notre responsabilité est de dire où l’on doit aller. » Guillaume Gontard abonde : « Quand on voit à quel point le gouvernement semble perdu, il y a peut-être nécessité de retravailler avec la diplomatie parlementaire et de s’appuyer sur le Parlement ». Il se montre plus circonspect, en revanche, sur la tenue d’un nouveau débat dans l’hémicycle, à l’image de celui qui a déjà été organisé au Parlement l’été dernier sur le Moyen-Orient, en vertu de l’article 50-1 de la Constitution : « Le débat permet à chaque groupe politique d’exposer son orientation, mais là, ce serait loin d’être suffisant. Attendons d’abord que le président arrête une méthode, un cadre, sur lequel nous pourrons ensuite discuter. »
Même scepticisme du côté de Christian Cambon : « Réunir les chefs de partis et de groupes, les présidents de commissions et ceux des deux Assemblées à l’Elysée, c’est une bonne chose. Mais il est trop tôt pour débattre. Nous sommes encore dans le temps de l’information. Je ne vois pas l’intérêt de commenter le commentaire ».
A contrario, Cédric Perrin estime qu’un tel débat pourrait tout à fait se tenir d’ici trois semaines, après la campagne des municipales et la pause parlementaire. « Ces évènements nous montrent la nécessité de réviser la loi de programmation militaire. Il nous faut un budget à la hauteur. Le but c’est d’être en capacité de dissuader nos adversaires de toute attaque », explique-t-il. Il ajoute : « Tous ceux qui criaient au scandale, je pense au RN et à LFI, quand le chef d’état-major des armées parlait de la nécessité de réarmer, matériellement et moralement, les nouvelles générations face au risque de guerre, sont désormais hors course ! »
D’ici là, la commission des affaires étrangères du Sénat a prévu de se réunir de manière exceptionnelle mercredi 4 mars, à partir de 15h30, pour évoquer la situation au Moyen-Orient autour de Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).