France Russia Ukraine War
Emmanuel Macron reçoit Ursula von der Leyen à l'Elysée, le 6 janvier 2026.

Isolée sur le Mercosur, la France a-t-elle perdu son influence en Europe ?

Minée par la crise politique et budgétaire, la France n’a pas réussi à former une minorité de blocage pour empêcher les 27 de voter en faveur du traité de libre-échange avec les pays du Mercosur. Malgré cette déconvenue et l’isolement relatif de Paris sur cette question, Emmanuel Macron conserve un rôle d’entrainement sur des dossiers brûlants, à commencer par celui de la défense européenne.
Romain David

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Le « non » tricolore n’a pas empêché les Etats européens de donner leur aval au Mercosur. La France a voté « contre » l’accord commercial entre l’Union européenne et plusieurs pays d’Amérique du Sud, à l’occasion d’un vote décisif qui s’est tenu ce vendredi 9 janvier. Pour autant, les opposants à ce traité de libre-échange, en tête desquels la France, ne sont plus en mesure désormais d’empêcher sa signature, prévue lundi au Paraguay. Paris a échoué à former une minorité de blocage, c’est-à-dire à rassembler au moins quatre Etats membres, représentant plus de 35 % de la population européenne, pour contrecarrer Bruxelles sur ce dossier.

Après bien des atermoiements, le « non » français s’explique par un contexte intérieur très particulier : à la fois la grogne du secteur agricole, déjà miné par de nombreuses crises, mais aussi les inquiétudes d’une très large partie de la classe politique vis-à-vis du Mercosur. L’exécutif, privé de majorité, marche aujourd’hui sur des œufs pour éviter de déclencher une nouvelle crise gouvernementale à quelques semaines des élections municipales. « Le constat doit être dressé d’un rejet politique unanime de l’accord », a reconnu Emmanuel Macron dans un communiqué.

» À LIRE AUSSI – Mercosur : de quels recours dispose encore la France pour empêcher l’adoption du traité ?

L’influence française minée par « les balbutiements budgétaires » ?

Une décision dont le président ne devrait tirer aucun gage politique, aussi bien sur la scène européenne qu’intérieure, si ce n’est de préserver le gouvernement de son Premier ministre, déjà englué dans les débats budgétaires, en dépit des deux motions de censure que promettent de déposer le Rassemblement national et la France insoumise. Et pourtant, Paris pouvait se féliciter des concessions obtenues de Bruxelles en faveur des agriculteurs : notamment une avance de 45 milliards sur le budget de la prochaine politique agricole commune (PAC), une baisse des droits de douane sur l’engrais azoté et l’ammoniac, et la suspension de la taxe carbone aux frontières sur les engrais.

« C’est un peu le paradoxe de la situation : la France s’est livrée à un travail diplomatique formidable, qui lui a permis d’obtenir de nombreuses avancées, mais aujourd’hui, elle se retrouve isolée au même rang que l’Autriche et l’Irlande qui ont voté contre, mais aussi la Pologne et la Hongrie qui passent généralement pour les mauvais élèves de l’UE », pointe le sénateur centriste Olivier Cadic, vice-président de la commission des Affaires étrangères et seul sénateur favorable au Mercosur. « Le président n’y était pas forcément défavorable, mais malgré un important travail de pédagogie, il a eu le bras tordu au niveau national par la politique politicienne et les balbutiements budgétaires. Nos partenaires européens en ont bien conscience, et cette situation profite à nos concurrents », soupire l’élu.

« Un chef de l’Etat qui n’a plus de majorité, et qui n’arrive pas à faire adopter son budget… Vous imaginez quand vous vous pointez sur les négociations européennes ? », raille Vincent Louault, sénateur Les Indépendants et vice-président de la commission des affaires économiques. « Il a abîmé l’image de la France dans les négociations avec ses partenaires européens. S’allier avec les Hongrois, les Polonais, les Italiens, les populistes européens, pour faire barrage au Mercosur, ce n’est pas très glorieux. »

En revanche, l’Italie ressort renforcée de cette affaire. « Nous nous sommes mis entre les mains de Giorgia Meloni, et nous l’avons fait faiseur de roi », soupire Olivier Cadic. La volte-face de Rome, initialement rangée aux côtés de la France, a effectivement permis à la commission d’obtenir une majorité qualifiée. « On savait déjà que Giorgia Melonia allait finir par soutenir cet accord. Elle a suivi la France pour retarder la signature et grappiller quelques trucs en plus », résume l’eurodéputé écologiste David Cormand.

La France, porte-étendard de la défense européenne

Le député européen François Kalfon (PS) est plus nuancé sur cet épisode : « On aurait tort d’analyser cette séquence comme un match que les Européens auraient joué contre la France. L’Union européenne est avant tout une communauté économique, c’est dans son ADN de passer des accords de libre-échange, ce que nous avons tendance à oublier en France où, depuis 60 ans, nous avons fait de la PAC le centre de gravité absolu des politiques européennes. Mais à l’heure où la situation se tend avec les Etats-Unis et la Chine, une question se pose aux Européens : quelles sont les zones avec lesquelles commercer ? », pointe-t-il. « Je ne crois pas que l’influence de la France soit entamée par ce qu’il s’est passé sur le Mercosur. Il n’y a pas que sur ce sujet que nous avons nos singularités, je pense au nucléaire par exemple. »

« Il faut prendre les dossiers un par un, et le cas du Mercosur n’impacte pas la crédibilité de la France, ni même son leadership dans d’autres domaines, comme le pacte asile-immigration, la régulation du numérique, et surtout les enjeux de défense européenne qui sont, aujourd’hui, la première des priorités pour l’UE », veut également rassurer Olivier Cadic. Cet élu estime que la personnalité volontariste du chef de l’Etat est un vrai marqueur sur cette thématique. La semaine écoulée en a fait la démonstration avec la réunion, mardi à Paris, de « la coalition des volontaires » qui soutient l’Ukraine contre la Russie. Un rendez-vous au cours duquel Emmanuel Macron a assuré qu’il était prêt à déployer les forces françaises en Ukraine pour participer au maintien d’un éventuel cessez-le-feu entre Moscou et Kiev.

« En vérité, Emmanuel Macron profite surtout d’une situation acquise. Depuis le départ du Royaume-Uni, la France est le seul pays européen doté de la dissuasion nucléaire, avec une capacité de projection de troupes sur des théâtres extérieurs », nuance David Cormand.

Luttes d’influences face à l’exécutif européen

Pour l’écologiste, il y a bien une perte de vitesse de l’influence française au niveau européen, et qui se constate à différents niveaux. « En 2017, on nous présentait Emmanuel Macron comme le petit prince de l’Europe, dix ans plus tard ça ne saute pas aux yeux », constate-t-il. Il évoque l’étiolement du groupe Renew, au sein duquel siègent les macronistes, relégué depuis 2024 à la quatrième place derrière celui de Giorgia Meloni. En novembre, la présidence du Parlement a retoqué, pour des questions de procédure, une résolution demandant la saisine de la Cour européenne de justice sur le Mercosur, ce qui aurait pu avoir un effet suspensif. Le rejet de ce texte transpartisan, notamment porté par des élus Renew, a fait couler beaucoup d’encre.

La France pourrait également perdre une autre bataille sur le prochain budget pluriannuel de l’UE, pour lequel la commission envisage d’intégrer la Politique Agricole Commune dans un fonds commun. Cette nouvelle architecture budgétaire accorderait davantage de souplesse à l’exécutif européen, mais Paris s’inquiète d’un manque de lisibilité alors que la France reste la première bénéficiaire des aides agricoles européennes.

Enfin, l’épisode le plus symptomatique de ces jeux d’influence reste celui du départ fracassant de Thierry Breton, ancien commissaire européen au marché intérieur. Proposé par Emmanuel Macron pour un second mandat, Thierry Breton a finalement claqué la porte de la commission en septembre dernier, évoquant publiquement « la gouvernance douteuse » d’Ursula von der Leyen, avec laquelle les relations n’ont cessé de se tendre. « Elle voulait sa tête et elle l’a finalement obtenue. Son remplaçant, Stéphane Séjourné, a hérité d’un portefeuille moins gros que celui de son prédécesseur », constate David Cormand. De ce point de vue, ce n’est pas tant face aux autres pays membres que l’aura française menace de pâlir, que face à un exécutif européen dont la présidente a largement renforcé son poids politique ces dernières années.

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