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Israël-Hamas : six mois après le début de la guerre, « personne n’est en mesure de savoir jusqu’où les choses peuvent aller »

Six mois après l’attaque du 7 octobre, les représailles israéliennes contre le Hamas menacent désormais le sud de la bande de Gaza. La question humanitaire dans l’enclave a vu progressivement s’éroder les soutiens à Israël. Interrogé par Public Sénat, David Rigoulet-Roze, spécialiste du Moyen-Orient, revient sur la situation à Gaza et en Israël.
Romain David

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Le 7 octobre 2023, les attaques terroristes du Hamas sur le territoire israélien, qui ont fait quelque 1 200 morts, ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du conflit israélo-palestinien. Depuis cette date, 130 otages sont toujours retenus à Gaza, dont seuls 96 seraient encore vivants d’après un décompte de l’armée israélienne.

En parallèle, les bombardements de l’Etat hébreu sur l’enclave palestinienne, puis l’intervention au sol de son armée, auraient fait plus de 33 000 morts, selon les estimations du ministère de la Santé de Gaza, placé sous l’autorité du Hamas. Ces données sont à manier avec précaution, mais correspondent aux chiffres également évoqués par l’Organisation des Nations unis. Selon elle, plus de 2,2 millions de personnes sont désormais menacées de famine à l’intérieur de la bande de Gaza. Pour autant, aucune perspective de résolution de crise ne semble se dégager à court ou à moyen terme. Auprès de Public Sénat, David Rigoulet-Roze, spécialiste du Moyen-Orient, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), revient sur les six mois de conflit écoulés.

Six mois après le début du conflit, que peut-on dire de la situation militaire et humanitaire à l’intérieur de la bande de Gaza ?

« Le but affiché d’Israël demeure la destruction de la structure politico-militaire du Hamas. Mais cela n’est pas encore réalisé après six mois de guerre, ce qui suscite désormais des questions sur la pertinence de la stratégie militaire adoptée. Elle était plutôt méthodique, avec d’abord l’investissement de la ville de Gaza au Nord, avant de poursuivre dans un deuxième temps dans la partie centrale de l’enclave au niveau de Deir el-Baleh, et d’achever sur Rafah au Sud où se trouveraient les quatre derniers bataillons supposés encore opérationnels de la branche armée du Hamas, mais où se trouve également massés quelque 1,4 million de déplacés descendus depuis le Nord, à la demande expresse de l’armée israélienne. Une partie du problème réside dans le fait que l’on a vu des activistes réapparaître au Nord de l’enclave dans des zones censées avoir été ‘nettoyées’ de toute présence armée du Hamas par Tsahal.

Sur le plan humanitaire, la situation est catastrophique au point que l’on évoque désormais un risque avéré de famine, une situation qui met en porte-à-faux les soutiens d’Israël, au premier rang desquels les Etats-Unis – leur soutien essentiel – qui ont été obligés de hausser le ton pour que Tel-Aviv accepte de faire entrer beaucoup plus d’aide humanitaire que jusqu’à présent.

On a assisté ces dernières semaines à une évolution de la position américaine ; le soutien affiché par Joe Biden laisse place à un discours de plus en plus critique. Le contexte électoral outre-Atlantique, avec des électeurs démocrates sensibles au sort des habitants de la bande de Gaza, est-il la seule raison de ce glissement ?

Le contexte électoral est sans doute l’un des paramètres qui peut expliquer l’évolution de la position américaine puisque la perspective de la présidentielle de novembre prochain oblige l’actuel président et futur candidat, Joe Biden, à prendre en compte les critiques qui se multiplient au sein de la nouvelle base du parti démocrate, beaucoup moins pro-israélienne que par le passé. Mais ce n’est pas le seul paramètre d’explication. Depuis des semaines l’Administration américaine souligne l’impasse de la stratégie israélienne. La teneur de l’échange téléphonique du jeudi 4 avril entre Joe Biden et Benyamin Netanyahou, après la mort de sept travailleurs humanitaires de l’ONG World Central Kitchen dans une frappe israélienne, aurait sonné comme une forme d’ultimatum à l’adresse du Premier ministre israélien, sommé d’améliorer expressément la situation humanitaire. Dans la foulée, Israël a de fait annoncé un acheminement humanitaire facilité par le port d’Ashdod, à 40 kilomètres au nord de Gaza et au niveau du point de passage d’Erez, ainsi que le transit de l’aide jordanienne par le poste-frontière de Kerem Shalom au Sud de l’enclave.

Joe Biden considère aujourd’hui Benyamin Netanyahou comme un obstacle pour une sortie de crise impliquant un horizon politique qui intégrerait le viatique international d’une solution à deux Etats, ce dont ne veut pas entendre parler le Premier ministre israélien et ses ministres d’extrême-droite. Le président américain estime, par ailleurs, que le ‘jusqu’auboutisme’ de Benyamin Netanyahou serait même en passe de constituer une menace potentielle à terme pour la sécurité d’Israël, avec l’érosion continue des soutiens à l’Etat hébreu. En résumé, les Etats-Unis se trouvent dans une position inconfortable : s’il n’est pas question de remettre en cause la sécurité d’Israël, ils ne peuvent pas non plus cautionner l’intolérable.

Où en est-on de la libération des otages ? On a pu avoir le sentiment que ce dossier ne faisait pas nécessairement parti des priorités du gouvernement israélien

Officiellement, la stratégie adoptée par Israël est synergique puisque le gouvernement estime depuis le début que seule la pression militaire peut pousser le Hamas à libérer des otages. Ce raisonnement a pour partie été validé par la libération de 105 otages lors d’une première trêve durant la dernière semaine de novembre 2023. Mais c’est peut-être moins le cas désormais, avec une hausse cynique des enchères dans une logique transactionnelle. En effet, le Hamas ne disposerait plus de moyen de pression s’il devait libérer l’ensemble des otages.

En faisant traîner les discussions dans des manœuvres dilatoires, le Hamas a d’une certaine manière tendu un piège à Benyamin Netanyahou. Plus le temps passe, et plus cela alimente des tensions internes en Israël, avec la pression continue des familles des otages et une opinion publique de plus en plus critique sur la stratégie du Premier ministre. Mais aussi à l’international où l’image d’Israël se dégrade de plus en plus à mesure que dure le conflit avec les conséquences humanitaires désastreuses qu’il provoque.

Peut-on dire que le conflit a consacré le triomphe des suprémacistes au sein de la coalition qui a permis à Netanyahou de revenir au pouvoir en 2022 ? L’opposition est redescendue dans la rue fin mars, après six mois de mise en sourdine.

Benyamin Netanyahou a scellé son destin avec celui de la guerre en cours. S’il y avait des élections aujourd’hui, il les perdrait très probablement. Il a également une ‘épée de Damoclès’ judiciaire au-dessus de la tête avec les multiples accusations de corruption qui le concernent. Finalement, il accepte d’être ‘tenu’par ses ministres extrémistes que sont Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, car il sait que sa survie politique est associée à la durée du conflit même si, au sein de la société israélienne, la défiance vis-à-vis du gouvernement et du Premier ministre est de plus en plus importante. La marche de manifestants et de familles d’otages en direction de Beit Aghion, la résidence officielle du Premier ministre mais aussi devant sa résidence privée, rue Azzah, dans le quartier de Re’havia à Jérusalem Ouest le 2 avril dernier, est l’expression de la forte cristallisation de l’opposition sur sa personne.

Lundi 1er avril, un raid contre le consulat iranien en Syrie a fait 13 morts, six Syriens et sept Iraniens, dont deux généraux de la Force al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la révolution islamique. Faut-il s’attendre à une riposte de Téhéran qui accuse Israël ? Est-ce que l’on peut imaginer une escalade qui aboutirait à une implication directe de l’Iran dans le conflit ?

Ce n’est certainement pas ce que souhaite Téhéran, qui agit généralement à travers des proxys régionaux que sont le Hezbollah au Liban, les milices pro-iraniennes en Irak et en Syrie, voire les Houthis au Yémen. Toutefois, l’Iran ne peut pas ne pas répondre à l’attaque de son consulat. La question est de savoir où les Iraniens vont mettre le curseur. Il ne pourra vraisemblablement pas s’agir d’une simple réplique. La question se pose tout de même de savoir si cela pourrait constituer un point de bascule initiant une logique d’escalade ?

Aucun des acteurs régionaux ne souhaite s’engager dans un conflit armé qui mettrait l’Iran directement aux prises avec Israël, car un tel affrontement poserait mécaniquement la question d’une intervention américaine en soutien à l’Etat hébreu. Joe Biden a proclamé à plusieurs reprises depuis janvier 2024 qu’il ‘ne cherchait pas à entrer en conflit avec l’Iran’. Ce que l’on peut dire, c’est que tous les acteurs se retrouvent peu ou prou « piégés » par la situation résultant du massacre commis par le Hamas le 7 octobre, susceptible de constituer un Game-Changer régional. Aujourd’hui personne n’est en mesure de savoir réellement jusqu’où les choses peuvent aller.

Diriez-vous que ces six mois de conflit ont confirmé le recul de l’influence européenne au Moyen-Orient ? On a l’impression que l’UE n’est pas vraiment capable d’aller au-delà des déclarations d’intentions et des appels au cessez-le-feu.

L’Europe, parce qu’elle n’est pas un Etat souverain, ne peut pas être considérée comme un acteur géopolitique en tant que tel et elle ne peut pas influer de manière décisive sur les dynamiques à l’œuvre. Sauf de manière relative en s’appuyant sur des acteurs historiques dans la région, comme la France qui se veut pro-active pour éviter un embrasement sur la frontière israélo-libanaise, mais dont l’influence géopolitique s’est considérablement réduite ces dernières décennies au profit d’autres acteurs régionaux ou extra-régionaux. »

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