La débâcle russe en Ukraine, une leçon pour le modèle français de défense

La débâcle russe en Ukraine, une leçon pour le modèle français de défense

Auditionné ce mercredi par la commission des Affaire étrangères du Sénat, Michel Goya, spécialiste des questions militaires, a dressé le récit de la déroute russe en Ukraine, identifiant plusieurs causes à l’essoufflement rapide, et inattendu, des forces du Kremlin. Pour cet ancien militaire, la capacité de rebond de Kiev doit aiguiller la politique de défense des Occidentaux, notamment de la France, face au retour des combats de grande envergure.
Romain David

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Une nouvelle contre-offensive ukrainienne semble se dessiner dans l’est du pays. Selon des déclarations de responsables militaires ukrainiens, rapportées par l’AFP, la ligne de front continue de progresser en direction des territoires séparatistes, deux mois après une première opération qui a permis à Kiev de reprendre le contrôle de plusieurs centaines de localités dans l’oblast de Kharkiv. Un quart des forces russes en présence sur le territoire ukrainien reste toutefois stationné autour de Kherson, dans le sud du pays. Evoquant la menace d’une attaque dans la région, les autorités pro-russes ont procédé à des évacuations de dizaines de milliers de civils ces dernières semaines. « Les Russes vont faire de Kherson une sorte de Stalingrad sur la Niepr. Tout le monde anticipe cette bataille », relève Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine. Cet historien, spécialiste des questions stratégiques, était auditionné ce mercredi 2 novembre par la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Alors que « l’opération spéciale » lancée par Moscou le 24 février 2022, selon la terminologie utilisée par le Kremlin, s’enlise depuis plusieurs mois, ce spécialiste est revenu sur les causes de cette débâcle, évoquant en filigrane les enseignements que la France pourrait en tirer, tandis que la prochaine loi de programmation militaire (2024-2030) est en cours de préparation.

Une force militaire russe qui n’était pas taillée pour une invasion

L’armée russe, longtemps présentée comme l’une des plus puissantes du monde, s’est développée ces dernières années suivant un modèle qui s’est finalement révélé inadapté aux exigences d’une opération d’envergure. Obnubilée par la puissance américaine après la chute de l’URSS, « la Russie a voulu se doter d’un modèle d’armée de riches sans en avoir les moyens. Ce modèle s’est trouvé inadapté à la guerre réelle qu’elle a dû mener », constate Michel Goya. « À vouloir être au maximum partout, les Russes n’ont jamais été très bons dans aucun domaine ». Moscou a notamment voulu monter en gamme sur sa capacité à intervenir sur des théâtres d’opérations lointains, de manière quasi chirurgicale, afin d’être en mesure de contrebalancer l’influence de ses adversaires. « Le budget réel de la Défense russe représente seulement deux ou trois fois celui de la France. Les Russes ont fait énormément d’efforts pour moderniser leur marine, leur aviation. Il dispose d’un arsenal antiaérien très puissant. Ils ont développé des catégories de forces spéciales. Mais au bout du compte, l’armée qui se bat en Ukraine, et qui supporte 80 % de l’effort de guerre, c’est l’armée de terre, or, seulement 20 % du budget de la Défense lui a été consacré », explique Michel Goya.

L’invasion en Ukraine a donc été envisagée selon cette logique d’intervention éclair. « De manière assez inédite, il s’agit peut-être de la première guerre majeure entre Etats européens où le pays agresseur ne mobilise même pas sa nation pour mener cette guerre, et la décrit comme une opération lointaine menée uniquement par des soldats professionnels, maintenant à l’écart autant que possible la société civile. Les Russes ont engagé d’un coup pratiquement toute leur armée professionnelle, sans plan B, et sans prévoir de capacité de renouvellement de cette armée », pointe cet ancien militaire. En termes de chiffres, 120 000 Russes ont été envoyés en Ukraine, auxquels se sont ajoutés 40 000 hommes issus des Républiques séparatistes du Donbass. « Une armée relativement modeste au regard de l’enjeu militaire », la superficie ukrainienne étant comparable à celle de la France.

La capacité de rebond de Kiev, renforcée par le soutien des Occidentaux

En face, les Ukrainiens ont créé la surprise par leur capacité d’adaptation, le traumatisme laissé par l’annexion de la Crimée en 2014 n’y étant certainement pas étranger. « L’Ukraine a fait l’effort de constituer des réserves humaines qui ont sauvé la situation, elles ont permis de compléter les forces actives et de constituer des unités de combats supplémentaires », explique Michel Goya. « Ce système, avec des réservistes bien formés, qui étaient tous passés par la ligne de front du Dombass dans les années qui ont précédé la guerre, a permis à l’armée ukrainienne de poser le cadre d’une remontée en puissance, ce que les Russes ont été incapables de faire. » Au total, 700 000 Ukrainiens ont été mobilisés, et leur capacité d’action largement renforcée par le matériel et les armes occidentales. « Les brigades territoriales, initialement destinées à tenir le terrain, à faire du harcèlement, sont devenues de véritables unités professionnelles. Elles ont récupéré de l’armement plus lourd, sont devenues des brigades de manœuvre. Ce sont ces unités qui ont permis de doubler les capacités de l’armée ukrainienne, devenue supérieure en nombre et en capacités tactiques à l’armée russe. »

Conséquence de ce rapport de force : Moscou a vu les problèmes logistiques se multiplier, alors que les forces ukrainiennes se sont rapidement adaptées à la menace. « L’armée russe n’a cessé de se dégrader au fil de la guerre. Au début, ils étaient capables de mener des opérations complexes. À partir de mars 2022, ils n’étaient plus en mesure que de mener des combats, certes violents, mais relativement simples, assez proches de ce que l’on faisait pendant la Première Guerre mondiale. Depuis juillet, ils ne peuvent même plus conduire des attaques de grandes ampleurs », retrace Michel Goya. « En août, les courbes se sont croisées et l’armée ukrainienne est incontestablement devenue la plus puissante d’Europe. » Et d’ajouter : « D’un point de vue militaire, comme politique, les courbes se croisent rarement deux fois. »

Autre revers pour Moscou : l’impuissance de son aviation face à une défense anti-aérienne largement sous-estimée. « Si les Russes utilisaient leur aviation pour effectuer des bombardements, ils auraient probablement déjà perdu plusieurs centaines d’aéronefs. Ils ont perdu, en pertes documentées, une soixantaine d’avions et d’hélicoptères ». Aujourd’hui, les bombardements sont donc menés par des drones et des missiles. Ils représentent d’ailleurs l’essentiel des actions offensives encore lancées par Moscou. « Les drones permettent aujourd’hui d’effectuer la quasi-totalité des missions qui, autrefois, étaient celles de l’aviation pilotée : reconnaissances et frappes. Il n’y a que le transport d’individus qu’ils ne peuvent effectuer. »

« L’armée russe a un taux de perte considérable, qu’elle ne peut pas absorber »

Michel Goya estime à 80 000 le nombre des pertes côté russe, dont 20 000 à 30 000 morts, les autres ayant été blessés ou faits prisonniers. « À partir d’un certain taux de perte, une armée ne progresse plus, elle se décompose. Les unités perdent leur cohésion, vous ne pouvez plus apprendre. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’armée russe se dégrade, elle a un taux de perte considérable, qu’elle ne peut pas absorber », souligne-t-il. Les pertes ukrainiennes, quant à elles, s’élèvent à 40 000 – 50 000 hommes, « à cette différence que l’armée ukrainienne était plus volumineuse et a été capable d’absorber ces pertes, sans que cela ne casse leur montée en puissance. » Reste à savoir si les Ukrainiens parviendront à maintenir cette dynamique de victoire.

« Les armées françaises changent de mission prioritaire tous les dix à trente ans »

Ce panorama remet en perspective différents niveaux d’affrontement, et montre que la confrontation hybride qui a largement dominé ces dernières années, mêlant sanctions, embargos, boycotts, cyberattaques, sabotages, jeux d’influence et jeux diplomatiques, n’empêche pas le retour des combats à grande échelle. « Premier enseignement : la nécessité d’être capable de remonter en puissance très vite. Ce qui a sauvé l’Ukraine, c’est qu’elle disposait de réservistes et de stocks, héritage de l’immense armée soviétique », insiste Michel Goya. Or, « nous ne disposons pas de réserves, ni humaine, ni matérielle », observe cet ancien militaire. Par ailleurs, l’absence de combats aériens dans le ciel ukrainien remet également en cause l’idée d’une hégémonie qui passerait nécessairement par les airs. « Les Occidentaux ont fondé leur modèle de défense sur l’idée d’une suprématie aérienne. Je pense surtout à celle des Etats-Unis, qui nous a permis de réduire à leur portion congrue notre artillerie sol-air et terrestre. »

« Les armées françaises changent de mission prioritaire tous les dix à trente ans depuis 1815 », poursuit Michel Goya. « Récemment, nous sommes rentrés dans une nouvelle période stratégique où la mission première des armées serait la confrontation, tout en continuant à lutter contre les organisations islamo-djihadistes. »

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