Les opérations israéliennes au Liban s’intensifient. Alors que le gouvernement libanais faisait déjà état, en début de semaine, de 83 000 personnes déplacées dans la foulée des bombardements lancés samedi par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran, ce sont les habitants de la banlieue sud de Beyrouth qui ont été appelés à évacuer, ce jeudi 5 mars. « Message urgent aux habitants : sauvez vos vies et évacuez immédiatement », a averti sur X l’un des responsables de l’armée israélienne. L’Agence France-Presse a fait état de tirs nourris, tandis que les vidéos des gigantesques embouteillages qui se sont formés dans l’après-midi, autour de la capitale, inondent les réseaux sociaux. Selon le média Libnanews, les militaires de la Force intérimaire de l’ONU (Finul), une mission d’observation et de maintien de la paix déployée depuis la fin des années 1970, participent au transport des populations vers des zones plus sûres.
Dimanche, le Hezbollah, principal relais de Téhéran dans la région, a réagi à la mort du guide suprême Ali Khamenei par des tirs de missiles contre l’Etat hébreu. En représailles, Tel-Aviv a déclenché une série de raids sur Beyrouth et lancé une offensive terrestre dans le sud du pays. À ce stade, le ministère libanais de la santé fait déjà état de 102 morts et 638 blessés, tandis que l’armée israélienne a affirmé avoir éliminé au moins un haut responsable du mouvement islamiste pro-palestinien, principale incarnation de la composante chiite au Liban.
Réactions en chaîne
« J’ai appelé le Premier ministre israélien à préserver l’intégrité territoriale du Liban et à s’abstenir d’une offensive terrestre. Il est important que les parties reviennent à l’accord de cessez-le-feu », a fait savoir Emmanuel Macron sur X. Dans un communiqué, la présidence libanaise confirme avoir « sollicité l’intervention de M. Macron auprès des autorités israéliennes » pour obtenir un cessez-le-feu. Une démarche restée vaine : « Benyamin Netanyahou se moque de ce type d’avertissement. Il ne comprend que le rapport de force, ce qui est assez humiliant pour la France, devenue totalement inaudible », relève auprès de Public Sénat Didier Billion, spécialiste du Moyen-Orient et directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
L’opération israélo-américaine contre l’Iran semble avoir eu un effet d’aubaine pour Israël, qui trouve ainsi l’occasion « d’achever ce qui avait été entamé lors de la guerre contre le Hezbollah entre le 23 septembre 2024, jusqu’au cessez-le-feu du 27 novembre 2024 : à savoir écraser le mouvement chiite », comme nous l’expliquait en début de semaine David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques et chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique. « Il y avait de très fortes probabilités pour que la situation s’embrase aussi au Liban, c’est le problème dans une région où l’enchaînement des conflits produit une volatilité particulièrement délétère », abonde Didier Billion.
« S’ils souhaitent éradiquer le Hezbollah, ils n’y arriveront pas »
À présent, jusqu’où Tsahal pourrait s’enfoncer ? « Très bientôt, Dahiyeh [nom de la banlieue sud de Beyrouth, ndlr] ressemblera à Khan Younès », a déclaré le ministre israélien d’extrême-droite Bezalel Smotrich, sur son compte Telegram. Khan Younès est une ville du sud de la bande de Gaza qui a été presque entièrement rasée par les forces israéliennes. « Aujourd’hui, il n’y a pas de limite à l’incursion israélienne au Liban, dans la mesure où la communauté internationale n’est jamais allée au-delà des déclarations, devant les opérations menées à Gaza ou en Syrie, par exemple en imposant des sanctions à Tel-Aviv. Le gouvernement d’extrême-droite de Benyamin Netanyahou continue d’avancer, pris dans une sorte de logique infernale qui pourrait à terme se retourner contre Israël », poursuit Didier Billion.
En appelant les habitants à évacuer au nord du fleuve Litani, à une trentaine de kilomètres de la frontière, Tsahal semble chercher à installer une zone tampon. « Les buts de guerre, on ne les connaît pas vraiment », observe le directeur adjoint de l’IRIS. « S’ils souhaitent éradiquer le Hezbollah, ils n’y arriveront pas, même en détruisant ses postes et en neutralisant une partie de sa chaîne de commandement. C’est un mouvement qui a l’habitude de la clandestinité et des actions de guérillas. Je rappelle que le Sud-Liban a déjà été occupé pendant les années 1980 et 1990, et qu’ils se sont renforcés durant cette période. »
Ainsi entraîné dans l’embrasement régional par le Hezbollah, le gouvernement libanais a officiellement décidé en début de semaine d’interdire les activités militaires du mouvement islamiste, accusé de tenir le pays en otage. Jamais encore les autorités politiques n’étaient allées aussi loin, ce qui trahit une volonté de cornériser le Hezbollah, voire de l’exclure de la scène politique. « Cela fait des mois que le gouvernement, sous la très forte pression des Américains, essaye d’obtenir le désarmement du Hezbollah. Cette fois Amal, l’autre mouvement chiite libanais, qui est aussi l’une des composantes gouvernementales, a voté pour, ce qui pourrait aussi annoncer une modification des équilibres au sein de la mouvance chiite », note Didier Billion. « Mais ce vote reste largement symbolique, car le Hezbollah sait que s’il accepte de désarmer, il disparaîtra ! »
Le rôle de la France
La France compte 20 350 ressortissants au Liban, essentiellement des bi-nationaux, selon le dernier rapport gouvernemental sur la situation des Français établis hors de France. En outre, 700 militaires français sont engagés dans la Finul. Pour autant une intervention militaire directe de Paris au Liban paraît peu probable, en dépit des relations étroites longtemps entretenues par les deux pays. « Les Français de passage sont invités à quitter le pays au plus vite », indique France Diplomatie sur sa page de conseils aux voyageurs, l’espace aérien libanais restant ouvert à ce stade. Quant aux résidents, il leur est conseillé « de suivre strictement les consignes diffusées par les autorités locales, de limiter leurs déplacements, et de se mettre à l’abri en cas d’alerte ». En 2006, face à la guerre israélo-libanaise, l’opération « Baliste » avait permis de rapatrier 10 000 Français.