Au quatrième jour de l’embrasement régional provoqué par la mort du guide suprême iranien, Ali Khamenei, tué samedi des frappes israélo-américaine, le conflit a franchi un seuil supplémentaire. Mardi, l’armée israélienne a annoncé avoir lancé « une vague d’attaques » contre Téhéran tout en menant des frappes « simultanées » à Beyrouth, visant explicitement le Hezbollah, allié stratégique de l’Iran. Au-dessus de la capitale libanaise, un épais panache de fumée s’élevait mardi matin dans la banlieue sud, bastion du mouvement chiite. La chaîne Al-Manar et la radio Al-Nour, organes du Hezbollah, affirment que leurs locaux ont été bombardés. L’armée israélienne dit avoir ciblé « plusieurs terroristes du Hezbollah » ainsi qu’un responsable chargé de superviser l’arsenal du mouvement sous l’autorité de la force Al-Qods iranienne. Elle revendique également la destruction de plusieurs sites de lancement de missiles balistiques en Iran, assurant bénéficier d’une liberté d’action accrue dans l’espace aérien iranien. Pour David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques et chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique, l’entrée en scène du Hezbollah n’a rien d’improvisé. « Le Hezbollah avait annoncé qu’il ne s’engagerait pas directement dans la guerre pour soutenir son parrain iranien si le conflit demeurait limité, sauf si le Guide suprême venait à être éliminé ce qui a été le cas. Conformément à cet engagement, il a donc décidé de s’y engager. » Mais, souligne-t-il, « la situation avait été anticipée par Israël, qui avait mobilisé près de 100 000 hommes ». L’offensive actuelle pourrait ainsi offrir à l’État hébreu l’occasion « d’achever ce qui avait été entamé lors de la guerre contre le Hezbollah entre le 23 septembre 2024 jusqu’au cessez-le-feu du 27 novembre 2024 : à savoir écraser le mouvement chiite, au-delà du simple désarmement exigé avec son retrait au-delà du fleuve Litani. ».
Le Hezbollah ouvre un nouveau front
Dimanche 1er mars, le Hezbollah a revendiqué des tirs de roquettes et de drones vers le nord d’Israël, affirmant vouloir « venger » la mort d’Ali Khamenei. Lundi et mardi, le mouvement a annoncé avoir ciblé plusieurs bases militaires israéliennes, dont Ramat-David, Meron et Nafah, sur le plateau du Golan occupé. Ce mardi encore, il a revendiqué une quatrième attaque en une journée contre une base militaire dans le nord d’Israël, « en réponse à l’agression israélienne criminelle ayant atteint des dizaines de villes et villages libanais dont la banlieue sud de Beyrouth ». Ces tirs, qui n’ont fait ni victimes ni dégâts majeurs selon les autorités israéliennes, constituent les premières attaques revendiquées par le Hezbollah depuis la trêve de novembre 2024, conclue après une année de guerre en marge du conflit à Gaza. À l’époque, le mouvement était ressorti affaibli, amputé d’une partie significative de son arsenal et privé de son chef emblématique, Hassan Nasrallah. Pour David Rigoulet-Roze, ces frappes symboliques relèvent davantage d’un impératif politique que d’un « signal militaire ». « Le Hezbollah est un parti milice. Toucher une figure politique de premier plan reviendrait à décapiter non seulement la branche armée, mais aussi la tête politique du mouvement. » L’élimination dans la nuit du 1er au 2 mars d’une figure de premier plan, comme Mohammed Raad, chef du bloc parlementaire du Hezbollah au Parlement libanais, constitue ainsi « un marqueur fort ».
« Le Hezbollah ne peut certes pas être qualifié de ‘corps étranger’ »
L’analyste insiste sur la nature organique du lien entre le Hezbollah et l’Iran. « La genèse du Hezbollah dans les années 1980 est étroitement liée à Téhéran. Il s’estime intimement lié à l’Iran, tant du point de vue de son affiliation idéologique que du principe du Velayat-e Faqih, soit la « jurisprudence du docte », à savoir concrètement la primauté du religieux sur le politique à travers la figure sacrée du Guide suprême. » Ce lien étroit entre chiisme libanais et iranien nourrit, selon lui, une ambiguïté structurelle : « Le Hezbollah ne peut certes pas être qualifié de « corps étranger », puisqu’il représente une composante chiite du pays, mais il est porteur d’une double allégeance problématique et devenue insurmontable. » Longtemps perçu comme l’incarnation de la résistance face à Israël, le mouvement voit aujourd’hui son image évoluer. « Il est de moins en moins perçu comme une expression strictement libanaise et de plus en plus comme un relais iranien. », estime le chercheur.
Le Liban pris en étau
Les frappes israéliennes contre le Hezbollah ont déjà fait au moins 50 morts. Selon les Nations unies, plus de 31 000 personnes ont été déplacées. Des ordres d’évacuation ont été lancés dans une cinquantaine de localités du sud, de la vallée de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth. L’armée libanaise a annoncé le retrait de soldats de certaines positions proches de la frontière, invoquant « l’escalade » israélienne. Dans un geste inédit, le gouvernement a décrété l’interdiction de toute activité militaire du Hezbollah et exigé la remise de ses armes à l’État, tentant d’éviter une guerre totale. Sur place, le soutien populaire au mouvement chiite s’effrite. Interrogés par le quotidien L’Orient-Le Jour, certains habitants accusent le Hezbollah de faire le jeu de l’Iran au détriment de la protection des Libanais. « Cette situation hypothèque la souveraineté du Liban » analyse David Rigoulet-Roze, « Le gouvernement libanais considère que la situation n’est plus tenable. Le pays est depuis pris en otage par des enjeux géopolitiques qui le dépassent. » Si Israël a longtemps été désigné comme le « principal responsable des maux libanais », « Aujourd’hui, de manière plus ou moins explicite, beaucoup estiment que la responsabilité incombe aussi et peut-être surtout au Hezbollah et qu’Israël n’interviendrait pas au Liban militairement si le Hezbollah ne se servait pas du territoire libanais pour faire prévaloir son agenda pro-iranien. »
Le spectre d’un conflit long et diffus
Alors que Téhéran menace de frapper des intérêts américains dans le Golfe, la multiplication des fronts : Iran, Liban, Israël fait redouter une régionalisation durable du conflit. Israël pourrait chercher, selon l’analyste, « réduire à néant la capacité militaire du Hezbollah afin de le contraindre à choisir entre devenir un parti strictement libanais ou disparaître en tant qu’acteur armé et relais d’une ingérence étrangère ». Paradoxalement, conclut-il, « une grande partie des Libanais souhaiterait que la question soit réglée, mais éprouvera des difficultés à le reconnaître publiquement tant qu’Israël reste l’adversaire désigné ». Dans un pays exsangue, déjà frappé par une crise économique sans précédent, la souveraineté libanaise demeure suspendue aux calculs stratégiques des puissances.