Un effort sur l’effort. Le Sénat, qui s’apprête à examiner à partir du 2 juin l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) sur la période 2024-2030, entend muscler davantage encore les crédits de la défense. Adoptée en 2023, la LPM actuelle prévoit 400 milliards d’euros de budget pour la défense au total sur la période, plus 13 milliards de crédits divers, jugés plus incertains par la Haute assemblée. Le gouvernement vise un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros pour cette LPM actualisée, nécessaire face aux menaces, entre guerre en Ukraine qui dure toujours et conflits qui se multiplient. Le texte, déjà adopté par les députés, renforce notamment les moyens sur les munitions (+ 8,5 milliards d’euros) ou les drones (+ 8,4 milliards).
« On se bat pour une LPM sincère, de vérité et cohérente avec les menaces que l’exécutif nous présente »
Les sénateurs veulent aller plus loin. En commission, ils ont adopté ce mercredi matin le texte, par 33 voix contre 12, avec un effort supplémentaire conséquent de 14 milliards d’euros, qui s’ajoutent aux 36 milliards, soit + 50 milliards d’euros sur la période. Ce qui porte le total des crédits de la défense à 450 milliards d’euros sur 2024/2030. « On se bat pour une LPM sincère, de vérité et cohérente avec les menaces que l’exécutif nous présente », a défendu ce mercredi, lors d’une conférence de presse, Cédric Perrin, président LR de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.
Si l’effort est important, avec une augmentation de 39 % par rapport au texte initial, c’est en réalité un minimum, selon le sénateur LR du Territoire de Belfort. « Ce que nous proposons aujourd’hui, c’est une programmation qui ne permet que de sécuriser la loi de programmation précédente », explique Cédric Perrin. Car lors de l’examen sur la LPM actuelle, en 2023, le Sénat avait été le théâtre d’un débat parfois houleux avec le ministre des Armées d’alors, un certain Sébastien Lecornu, sur la véracité des 13 milliards, qui s’ajoutaient aux 400 milliards, qui étaient des crédits plus certains. « Si les 13 milliards n’existent pas, on avait raison », se félicite aujourd’hui le président de la commission, qui estime ainsi que « la copie du Sénat n’est pas loin de ce que demande le gouvernement » en définitive. Mais en réalité, face aux multiples menaces, il faudrait encore plus : « Evidemment, que c’est insuffisant », lâche le sénateur LR. Dans l’idéal, le budget de la défense atteindrait entre 90 et 100 milliards d’euros par an, comme avait dit Sébastien Lecornu lui-même quand il était au ministère.
« Nous essayons de lisser dans la durée la progression »
L’objectif fixé par la majorité sénatoriale de droite et du centre permettrait de porter le budget des armées à au moins 2,7 % du PIB en 2030, contre 2,5 % dans le projet du gouvernement, tel qu’adopté par les députés. Pour l’année prochaine, les sénateurs fixent la hausse de l’effort à + 500 millions d’euros pour le budget 2027, ce qui porterait les crédits à 6,7 milliards d’euros, comme en 2026. Un effort jugé atteignable. Puis le Sénat entend maintenir cet effort à 6,7 milliards d’euros entre 2027 et 2030, pour atteindre un budget annuel des armées de 83,9 milliards d’euros en 2030, contre 76,3 milliards initialement. Un chiffre impressionnant, mais qui reste loin de l’Allemagne, qui prévoit « 160 millions en 2030 » pour sa défense, souligne le sénateur. Mais si Berlin met le paquet, c’est aussi pour rattraper un certain retard.
Les sénateurs veulent renforcer l’effort maintenant, pour rendre plus réalisable l’objectif d’atteindre les 3,5 % du PIB dans le budget de la défense en 2035, engagement pris par les pays de l’Otan. Au lieu de 1 point de plus entre 2030 et 2035, l’effort ne serait « que de 0,7/0,8 » point de PIB, d’ici 2035, si la copie du Sénat était retenue. « C’est important, mais beaucoup plus réalisable », soutient Cédric Perrin, qui ajoute : « Nous essayons de lisser dans la durée cette progression pour faire en sorte que l’effort soit partagé entre la période 2026-2030 et la période 2030-2035 », en vue de la prochaine LPM, qui devrait arriver après la présidentielle.
30 Rafale de plus, 3 nouvelles Frégates
De quoi « alimenter nos capacités ». Très concrètement, alors que le gouvernement ne prévoit pas de commander davantage de Rafale, et qu’« il n’y a jamais eu aussi peu d’avions (dans l’armée) depuis des décennies », la version sénatoriale du texte fixe l’acquisition de « 20 Rafale » supplémentaires, « plus 10 Rafale Marine » pour le porte-avions, ainsi que l’achat de 3 nouvelles frégates. La cible du lance-roquette capacitaire est fixée à « 26 au minimum et 52 à terme ». En plus du développement d’un missile sol-sol balistique conventionnel d’une portée de 2.500 km, les sénateurs prévoient aussi des crédits supplémentaires pour un nouveau missile d’une portée de 1.000 km.
Du côté des drones, où l’utilisation d’engins peu chers avec une capacité de production en quantité est devenue clef, comme le montrent les conflits en Ukraine et en Iran, « le grand défi, c’est l’hyper rapidité des évolutions technologiques », souligne Cédric Perrin. Produire en masse tout de suite n’aurait pas de sens, avec des drones qui deviendraient vite obsolètes. En revanche, le sénateur insiste sur « le besoin de maintenir notre industrie au niveau » et « de pouvoir maintenir les lignes de productions ». Il s’agit en somme de pouvoir développer un drone et s’adapter en des temps record et d’appuyer vite, si nécessaire, sur le bouton pour lancer la production.
Un démonstrateur de Scaf made in France « d’ici 2035 » et relance du « drone de combat furtif »
Autre aéronef, mais beaucoup plus cher : le Scaf. L’avion de chasse de 6e génération, censé être développé avec l’Allemagne, bat sérieusement de l’aile. La faute à des désaccords industriels profonds entre Dassault et Airbus Défense. « Si le Scaf est mort, il faut le dire et ne pas attendre la présidentielle », tranche Cédric Perrin, qui raille sur ce point l’attitude d’Emmanuel Macron : « Le Scaf, aujourd’hui, il n’y a plus que le président qui y croit… » En commission, les sénateurs ont adopté un amendement pour « sortir de ce dispositif et aller vers un dispositif éventuellement national », explique le sénateur. Autrement dit, laisser à Dassault, seul maître à bord, les soins de développement ce chasseur de nouvelle génération. L’amendement prévoit ainsi la réalisation d’un « démonstrateur de chasseur de 6ème génération, au besoin national, (qui) sera réalisé d’ici 2035 », tout en conservant le projet de cloud de combat européen, l’un des piliers du Scaf.
Un avion qui sera accompagné de drones. Mais alors que « le drone furtif », le « remote carrier », qui devait accompagner le Scaf, a été « abandonné », regrette Cédric Perrin, les sénateurs ont prévu de « relancer des moyens pour le poursuivre ». L’amendement adopté prévoit que « des drones accompagnateurs du Rafale seront développés avec une première expérimentation à l’horizon 2028 et la réalisation d’un démonstrateur opérationnel de drone de combat furtif à l’horizon 2035 ». Il pourra se baser sur le démonstrateur Neuron, réalisé par Dassault.
« La LPM n’est pas contraignante » mais c’est aussi un « message d’ambition »
On le voit, les besoins sont longs comme un inventaire à la Prévert. Il s’agit de répondre aux risques « de guerre majeure de haute intensité » en Europe avec la Russie, en dehors du territoire national, d’ici 2030, comme alerte la revue nationale stratégique de 2025. Mais pour ça, il faut agir maintenant, alerte Cédric Perrin. « Il faut considérer que demain, ce n’est pas dans 10 ans, ce n’est pas dans 5 ans. Demain, c’est demain », lance le président de la commission, qui considère que « c’est un rendez-vous avec l’histoire important ». Il faut vite « cranter des commandes » et ne « pas attendre 2030 pour commander 3 frégates », met en garde le sénateur du Territoire de Belfort.
Reste à savoir comment financer ces 14 milliards d’euros supplémentaires. « C’est une question de priorités à se donner », répond le sénateur LR, qui prône une « gestion plus orthodoxe des finances publiques » pour financer l’effort de défense. Autrement dit, il faut trouver des économies ou des financements ailleurs, tout le débat étant de savoir où.
Mais Cédric Perrin reconnaît que « la LPM n’est pas contraignante ». Il s’agit de fixer des objectifs. Libre aux gouvernements futurs de les suivre, ou pas, chaque année, lors du vote du budget. « Ça n’oblige personne en 2027, mais ce sera une référence », avec à la fois une dimension de « prospective qui est primordiale », ainsi qu’un « message de l’ambition, et non de la résignation, pour nos adversaires », alors que « nous ne faisons pas extrêmement peur ». Des enjeux qui doivent absolument être abordés lors du rendez-vous de 2027, espère Cédric Perrin : « Pour la présidentielle, on a besoin de débattre de ces sujets ». Or si les enjeux de défense sont redevenus brûlants, ils sont souvent les grands oubliés des campagnes présidentielles.