Protest in Iran
A person uses a lighter to set fire to a banner during demonstrations in Hamedan, Iran, on January 1, 2026. The demonstrations erupted after shopkeepers in Tehran’s Grand Bazaar shut their businesses to protest the sharp fall of Iran’s currency and worsening economic conditions, with clashes reported in several provinces and Iranian media and rights groups saying multiple people were killed in the violence, marking the largest protests to hit the Islamic Republic in three years.//MIDDLEEASTIMAGES_MEI02913/Credit:Mobina/MEI/SIPA/2601041148

Manifestations en Iran : le mouvement pourrait précipiter un « effondrement du régime depuis l’intérieur »

Depuis le 28 décembre, des manifestants défient les dirigeants de la République islamique. Mené au départ par des commerçants sur le coût de la vie, avant de gagner 23 provinces sur les 31 que compte le pays avec des revendications désormais politiques, le mouvement pourrait précipiter un « effondrement du régime depuis l’intérieur ». « Le régime a peur », selon la sociologue Azadeh Kian, professeure émérite de sociologie à l’université Paris Cité et autrice de « Rethinking Gender, Ethnicity and Religion in Iran » (Bloomsbury, 2025).
Steve Jourdin

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Depuis dix jours, des manifestations secouent l’Iran. Comment ce mouvement est-il né et quels sont ses objectifs ?

Le mouvement est né de la colère des commerçants du bazar de Téhéran, qui constitue le cœur battant du commerce et de l’économie iranienne. Ces commerçants étaient jusqu’ici très proches du clergé et du pouvoir. Ce sont d’ailleurs eux qui avaient largement financé la révolution de 1979.
Aujourd’hui, ils ont pris la tête de la contestation en raison de l’explosion du prix des devises, notamment du dollar, et de celui de l’or, valeur refuge. Cette flambée a entraîné une perte massive de pouvoir d’achat.

Lorsque même les classes moyennes aisées ne peuvent plus consommer, les commerçants ne vendent plus, s’appauvrissent à leur tour, et l’ensemble du système se grippe. Cette situation n’est pas seulement liée aux sanctions internationales, mais aussi à la très mauvaise gestion de l’économie et à une corruption massive de la part de ceux qui profitent précisément de ces sanctions, notamment dans le secteur pétrolier.

 

Qui sont ces « profiteurs » contre lesquels la colère est dirigée ?

Il s’agit de ceux qui contournent les sanctions pour vendre le pétrole iranien, en prélevant des commissions considérables. Ces réseaux sont proches du Guide suprême, des Gardiens de la révolution et de nombreuses fondations para-étatiques.
Ils profitent de la manne pétrolière, ne paient pas d’impôts, s’enrichissent grâce au contournement des sanctions et n’investissent pas en Iran. Leur argent est placé à l’étranger : au Canada, en Russie, en Chine. Cette injustice est au cœur de la colère actuelle.

 

Quel est le profil des manifestants ?

Très rapidement après le début des manifestations, le bazar a fermé. Les commerçants sont sortis du périmètre du bazar pour manifester, et les étudiants les ont rejoints. En réponse, les forces de l’ordre ont été déployées sur les campus pour empêcher les étudiants de sortir.

Depuis samedi dernier, tous les cours universitaires dans la province de Téhéran et dans la province voisine se font en ligne afin d’empêcher la convergence des contestataires. Les commerçants poursuivent quant à eux leur grève et la contestation s’est étendue à d’autres villes, d’abord dans l’ouest du pays, des régions très pauvres, puis à Qom, ville sainte du chiisme, et jusqu’à Ispahan, au centre du pays.

 

Qui sont les leaders du mouvement et que risquent-ils ?

Il n’y a pas, pour l’instant, de leaders identifiés. Il s’agit de manifestations spontanées, à l’exception des commerçants, que le gouvernement a tenté de rassurer, sans succès.

Le gouvernement du président Pezeshkian a promis de lutter contre la corruption en supprimant l’octroi de dollars à taux préférentiel pour la plupart des produits. En Iran, il faut savoir qu’il existe plusieurs taux de change : un taux sur le marché libre pour les citoyens ordinaires ;
et un taux préférentiel, environ sept fois inférieur, réservé à certains importateurs proches du pouvoir, source de nombreux scandales de corruption.

Le gouvernement a annoncé que ce taux préférentiel ne serait désormais accordé que pour les médicaments et le blé. Résultat : le prix de tous les autres produits a augmenté du jour au lendemain, y compris ceux qui ne sont pas importés. Une aide équivalente à environ six euros par famille a été annoncée pour compenser, mais elle est dérisoire face à une hausse des prix de 20 à 30 % en quelques jours.

 

En quoi ce mouvement est-il différent des mobilisations précédentes ?

Ce mouvement est une synthèse de toutes les contestations qu’a connues l’Iran ces dernières années. En 2017-2018-2019, il s’agissait de mouvements socio-économiques portés par les classes populaires, notamment après la hausse brutale du prix de l’essence.
En 2022, avec le mouvement Femme, Vie, Liberté, les revendications étaient surtout politiques et culturelles, portées par les jeunes et les intellectuels.

Aujourd’hui, toutes ces dimensions se rejoignent : économiques, sociales, politiques, culturelles. Le mot « liberté » est omniprésent.
Alors qu’au début du mouvement Femme, Vie, Liberté on voyait surtout des étudiantes (plus de la moitié des étudiants étant des femmes), aujourd’hui de plus en plus de femmes issues des classes populaires participent aux manifestations.

Il y a une convergence des luttes et une aspiration de plus en plus explicite à un changement de régime. Les fractures ethniques et sociales se sont atténuées depuis 2022, favorisant cette dynamique.

 

Se dirige-t-on selon vous vers une chute du régime islamique ?

Ma thèse est celle d’un effondrement du régime de l’intérieur. Les divisions sont aujourd’hui visibles au sommet du pouvoir :
le Guide suprême et son entourage privilégient la répression, alors que
le président Pezeshkian semble davantage favorable au dialogue.

Les forces de l’ordre continuent de tirer, mais moins qu’auparavant : lors de la première semaine du mouvement Femme, Vie, Liberté, on comptait environ 500 morts. Aujourd’hui, on en dénombre pour l’instant 35.
Le régime a peur. Il est fragilisé, et il n’existe plus de consensus interne sur la stratégie à adopter.

 

Certains médias évoquent une possible exfiltration du Guide suprême vers la Russie. Est-ce crédible ?

Ce scénario a été relayé par la presse occidentale, pas par la presse iranienne. C’est une hypothèse parmi d’autres, mais rien ne permet de l’affirmer à ce stade.

Quel est le rôle des États-Unis ? Une implication de Washington pourrait-elle faire basculer la situation ?

Les dirigeants iraniens savent que les États-Unis disposent de réseaux à l’intérieur du régime. En juin, plusieurs Gardiens de la révolution ont été assassinés avec l’aide de complices internes du Mossad. Cela reste une source majeure d’inquiétude pour le pouvoir.

Toutefois, une intervention directe américaine serait extrêmement contre-productive. En cas de bombardements, les Iraniens, par réflexe patriotique, cesseraient leur mouvement pour défendre leur pays.
Les déclarations de Benyamin Netanyahou, qui a affirmé qu’Israël se tenait aux côtés des manifestants, sont également très nuisibles : elles offrent au régime un prétexte pour réprimer plus durement, tuer davantage de manifestants et procéder à des arrestations massives sous l’accusation d’espionnage.

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