FOCUS | U.S., Iranian delegations start talks in Muscat
Le ministre des Affaires étrangères iranien, Seyed Abbas Araghchi (au centre), arrive avec sa délégation à Muscat, à Oman, pour entamer des négociations avec les Etats-Unis. Crédits : CHINE NOUVELLE/SIPA

Négociations Iran/Etats-Unis : « Il n’y a aucune confiance, une hostilité évidente, mais des deux côtés, on a besoin d’un accord »

Au moment où s’engagent des pourparlers entre Téhéran et Washington sur le nucléaire iranien, Bernard Hourcade, chercheur émérite au CNRS, estime que les deux parties ont intérêt à un accord, car « l’Iran a besoin de lever les sanctions et les Etats-Unis ont besoin de dire que les Iraniens ont accepté sur le nucléaire ».
François Vignal

Temps de lecture :

9 min

Publié le

Mis à jour le

S’agit-il des négociations de la dernière chance ? Au moment où s’engagent des discussions entre les Etats-Unis et l’Iran, « chaque côté montre les muscles » et Donald Trump continue de menacer Téhéran sur le plan militaire. Beaucoup se joue. « La clef de voûte de ces négociations, c’est le nucléaire. La résolution du nucléaire devrait entraîner des changements en matière politique et économique », estime Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS, au centre de recherche sur le monde iranien, et membre du comité de rédaction du journal en ligne, Orient XXI. Pour le chercheur, « un accord avec les Etats-Unis, c’est une bombe à l’intérieur du régime islamique ».

Ce spécialiste de l’Iran, qui a dirigé de 1978 à 1992 l’Institut français de recherche en Iran, basé à Téhéran, explique que « les deux forces » qui « peuvent faire capoter les négociations », sont « Israël », « car il faut que l’Iran reste un ennemi », et de l’autre côté « les conservateurs les plus radicaux » en Iran. « Le cœur du sujet, du côté iranien, c’est de savoir si les réformateurs, qui veulent un accord, car ils sont réalistes, vont réussir à l’emporter. Ou si ce sont les conservateurs ». Entretien.

Les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran se sont engagées à Oman, sous la menace de frappes américaines. Sous la pression, Téhéran peut-il être prêt à un accord ?

Ça fait très longtemps que l’Iran cherche à trouver une issue à la crise avec les Etats-Unis. On sait que jusqu’en 2022, et la crise suite à la mort de Masha Amini, les Etats-Unis et l’Iran étaient prêts à trouver une solution. Quand tout a été bloqué en juin dernier, quand la guerre a été déclenchée par Israël, ils étaient prêts à trouver une solution. En décembre, l’Iran et les Américains étaient encore en train de discuter, quand les émeutes ont été instrumentalisées. Et il y a eu le massacre, qui avait pour but d’empêcher les Etats-Unis de négocier avec l’Iran.

En Iran, ils veulent absolument trouver une issue au conflit. La question des droits de l’homme, de l’économie, des relations avec Israël, les rapports avec l’Occident sont liés à la relation dégradée entre l’Iran et les Etats-Unis. Le cœur de tout est là, comme le cœur de la fin de la répression en Iran, du régime islamique, tout se joue là. Et la clef de voûte de ces négociations, c’est le nucléaire. La résolution du nucléaire devrait entraîner des changements en matière politique et économique.

L’Iran espère « sérieux » et « responsabilité » des Etats-Unis pour ces négociations. Peut-on y voir une forme de bonne volonté, du moins apparente ?

Les Iraniens disent que les Américains ont signé avec eux en 2018 un accord, puis l’avaient déchiré. C’est pourquoi ils veulent un gouvernement sérieux en face d’eux. On ne signe pas un accord pour trois jours, c’est un accord fondamental. Ils leur reprochent de ne pas respecter les accords.

Il est normal que chaque côté montre les muscles. Les Américains montrent leur armada, l’Iran dit si vous attaquez, je fais pire. Ce sont des discussions oratoires, même si c’est très dangereux.

Ensuite, il faut voir qu’on parle uniquement de la menace américaine, qui veut mettre à genoux l’Iran. Mais c’est plus compliqué. Les Etats-Unis interviennent en Iran depuis 40 ans. On voit uniquement le côté militaire, mais les sanctions économiques, c’est ça qui crée tout le problème.

Les Etats-Unis n’ont fait la guerre qu’une journée en juin dernier pour bombarder le nucléaire, mais les interventions américaines datent depuis la prise d’otage de 1979. Et les sanctions américaines, c’est le cœur du sujet qui fait qu’il y a la crise économique, la corruption. On sait que les sanctions appauvrissent les peuples et enrichissent les gouvernants. Pour l’Iran, la levée des sanctions est essentielle. En échange, les Américains demandent la suspension sur le nucléaire, ou veulent négocier sur les missiles.

Vous évoquez la question des missiles balistiques, mais les Iraniens ne veulent-ils pas négocier uniquement sur le nucléaire ?

Oui. Au départ, il y avait les droits de l’homme, les proxys, les missiles, le nucléaire. La liste se réduit. Sur les proxys, les Iraniens ont dit ça n’existe plus, l’Iran ayant perdu la main sur le Hezbollah. Sur les missiles, les Iraniens disent que ce n’est pas le sujet essentiel, car c’est leur seul moyen de défense. Ils n’ont pas de chasseur-bombardiers, pas d’arme atomique. Sur le nucléaire, il y a moyen de négocier et c’est nouveau. Peut-être en faisant en sorte que les stocks d’uranium soient bien gérés, ou que l’enrichissement soit fait sous contrôle.

Selon Press TV, une chaîne iranienne, « l’un des missiles balistiques longue portée les plus avancés de l’Iran a été déployé ». On a quand même l’impression d’une négociation où chacun des négociateurs met le pistolet sur la tempe de l’autre…

Oui mais c’est de bonne guerre. Les Américains disent j’ai un porte-avions, deux porte-avions, les plus grands missiles. Ce sont des menaces. Les Iraniens disent si vous nous touchez, ce sera une guerre régionale, qu’ils vont bombarder le Qatar, Israël. Chacun fait ce petit jeu. C’est un partout, la balle au centre.

Je suis un peu alarmé en voyant les médias là-dessus, en parlant d’attaque militaire, demandant s’ils vont tuer le guide. Mais on n’a aucun élément. Jusque-là, l’enjeu essentiel, c’était soit les Etats-Unis qui ne voulaient pas discuter, soit les Iraniens qui ne voulait pas discuter. Aujourd’hui, plus rien ne va, mais les Iraniens, même les plus conservateurs, sont décidés à accepter les négociations, contraints et forcés. Et côté américain, il y a la volonté de Donald Trump de trouver une solution avec l’Iran, de trouver la paix. Ce serait un succès intéressant avant les midterms, les élections de mi-mandat.

Des deux côtés, il n’y a aucune confiance, une hostilité évidente. Mais des deux côtés, on a besoin d’un accord. L’Iran a besoin de lever les sanctions et les Etats-Unis ont besoin de dire que les Iraniens ont accepté sur le nucléaire, pour sortir avec une solution gagnant-gagnant.

Quels sont les freins à la recherche de cet accord ?

En Iran, les conservateurs les plus radicaux ne veulent pas d’un accord avec les Etats-Unis, pour des raisons idéologiques. Et l’autre acteur, c’est Israël, qui ne veut pas d’un accord Etats-Unis-Iran, car il faut que l’Iran reste un ennemi. Car pour Israël, c’est un moyen de justifier l’effort d’armement, le soutien américain. Israël a besoin de voir en l’Iran l’ennemi éternel.

Les deux forces peuvent faire capoter les négociations. Israël en imposant aux Etats-Unis des lignes rouges extrêmement fermes et coté iranien, ils sont prêts à faire des choses atroces pour faire en sorte que les Américains ne puissent pas signer moralement avec un pays terroriste.

Le cœur du sujet, du côté iranien, c’est de savoir si les réformateurs, qui veulent un accord, car ils sont réalistes, vont réussir à l’emporter. Ou si ce sont les conservateurs. En 1988, quand la guerre Iran-Irak s’est arrêtée, on sait que ce sont les gardiens de la révolution qui ont imposé à Khomeini d’accepter un cessez-le-feu. Donc à l’intérieur du système iranien, vu les massacres, l’économie, certains au sein du régime ont dit c’est trop, c’est un crime, une faute. Les morts de janvier ne sont pas morts pour rien.

Mais le peuple ne reste-t-il pas malgré tout d’être oublié dans ces négociations ?

Non, c’est le cœur. Il ne faut pas écouter uniquement la diaspora iranienne qui dit qu’il faut changer de régime. Les Iraniens veulent vivre normalement. Et le jour où la négociation aboutit, les capitaux américains peuvent rentrer, le coût de la vie redevient à peu près normal et tout le monde en bénéficie. Ceux qui disent à bas l’Amérique, ne pourront plus le dire. Et ensuite, on peut espérer qu’à l’intérieur de l’Iran, les choses évolueront sur le plan politique.

Un accord avec les Etats-Unis, c’est une bombe à l’intérieur du régime islamique, car c’est le cœur du régime qui serait mis en cause. Le régime vit sur l’hostilité des Etats-Unis. Mais le régime est contraint et forcé. A l’intérieur du régime, la lutte entre le Président et le guide, les radicaux, est extrêmement violente. Le massacre a scellé une division irréductible.

Ce qui est important, c’est que le régime, globalement, est contraint d’accepter les négociations avec les Etats-Unis. Ils savent très bien que la levée des sanctions est essentielle pour le suivi du régime et des Iraniens.

S’il y a un accord, c’est le fondement même de la République islamique qui est mis en cause. Et les Iraniens diront qu’il faut que ça change. Il y a à l’intérieur du système des gens qui sont prêts à trouver une solution pour que ça bouge. Mais le peuple iranien, c’est la clef. Tant qu’il y a les tensions avec les Etats-Unis, le peuple iranien se fera massacrer, en disant que les Américains complotent. Si cela n’existe plus, il n’y a plus de prétexte d’exercer la dictature.

Partager cet article

Dans la même thématique

Keir Starmer Resigns As Labour Party Leader, London, UK – 22 Jun 2026
4min

International

Le Premier ministre britannique Keir Starmer a annoncé sa démission

Moins de deux ans après son arrivée au pouvoir, le Premier ministre travailliste Keir Starmer a annoncé lundi sa démission après des mois de pression, précisant qu'il resterait en poste jusqu'à la désignation de son successeur à la tête du Labour.

Le

Négociations Iran/Etats-Unis : « Il n’y a aucune confiance, une hostilité évidente, mais des deux côtés, on a besoin d’un accord »
4min

International

« La question n’est plus de savoir si l’Ukraine va gagner la guerre, mais quand elle va la gagner », affirme l’ambassadeur de France en Pologne, Étienne de Poncins

Invité ce lundi de la matinale de Public Sénat, l’ambassadeur de France en Pologne Étienne de Poncins envisage une issue positive au conflit pour Kiev, qui mène actuellement des frappes intensives sur la Crimée. Le diplomate s’inquiète en revanche des « crispations » entre l’Ukraine et la Pologne, alors qu’une conférence pour la reconstruction se tient à Gdansk en fin de semaine.

Le

Négociations Iran/Etats-Unis : « Il n’y a aucune confiance, une hostilité évidente, mais des deux côtés, on a besoin d’un accord »
4min

International

10 ans du Brexit : « un désastre économique pour le Royaume-Uni », estime cet eurodéputé et ancien ministre italien

Il y a 10 ans, une courte majorité de Britanniques votaient en faveur du Brexit, la sortie de l’Union européenne. Les conséquences économiques de cette décision s’avèrent plutôt néfastes pour le Royaume-Uni et le gouvernement travailliste opère depuis deux ans un rapprochement avec le club des 27. Les 10 ans du Brexit, c’est le débat de la semaine dans Ici l’Europe, émission diffusée sur France 24, LCP et Public Sénat.

Le