Senegal Elections
Supporters of presidential candidate Bassirou Diomaye Faye gather outside his campaign headquarters as they await the results of the presidential election, in Dakar, Senegal, Sunday, March 24, 2024. (AP Photo/Mosa'ab Elshamy)/XMS104/24085015393350//2403250150

Nouveau président au Sénégal : « On peut imaginer que la tension va baisser »

Hugo Ruaud

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

L’opposant antisystème Bassirou Diomaye Faye, encore en prison il y a une dizaine de jours, est donné largement vainqueur de la présidentielle au Sénégal. Son principal adversaire,  le candidat du pouvoir Amadou Ba, l’a appelé pour le féliciter. Après trois ans de crises et de tensions, l’emprisonnement de plusieurs opposants politiques et le report de l’élection présidentielle qui devait initialement se tenir fin février, ce résultat pourrait ramener le calme dans le pays, affirme Sidy Cissokho, chercheur au CNRS et spécialiste du Sénégal. La publication des résultats officiels et définitifs devrait prendre encore quelques jours.

Qui est Bassirou Diomaye Faye ? Il y a quelque temps, il demeurait dans l’ombre d’Ousmane Sonko. Les Sénégalais ont-ils eu le temps de se l’approprier ?

 

Il a un profil assez semblable à Ousmane Sonko, dont il est plus jeune de seulement 6 ans. C’est un énarque. Comme Ousmane Sonko, il est passé par les Impôts et domaines, où il a fondé à ses côtés le Syndicat des Impôts et domaines, dont il a pris la tête lorsqu’Ousmane Sonko en a été remercié, jusqu’à son arrestation, en juillet 2023. Ce n’est pas simplement le ventriloque d’Ousmane Sonko – il a milité à ses côtés depuis le début. Mais c’était tout l’enjeu de sa sortie de prison : lui donner une plus grande visibilité. On l’a vu au cours des deux semaines de campagne être de plus en plus à l’aise dans le costume du candidat. Après, Pastef – Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité, le parti de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, a fait campagne sur un projet, avec des promesses et des idées (lire plus bas, NDLR), de sorte que celui qui l’incarnait importait moins.

 

Comment expliquer une telle bascule, un tel succès pour Bassirou Diomaye Faye et une telle défaite pour le pouvoir en place ?

 

Cela s’inscrit dans une dynamique présente depuis pas mal de temps. On sentait un engouement populaire. Le point d’interrogation était sur sa traduction concrète dans les urnes. Ousmane Sonko avait déjà fini troisième lors de la présidentielle de 2019, avec un peu plus de 15 % des voix. Depuis, le Pastef s’est montré présent aux élections intermédiaires – municipales et législatives. Surtout, l’impopularité de Macky Sall a beaucoup joué. Le recul de la date des élections, les poursuites judiciaires de nombreux opposants ont été perçues comme du harcèlement par la population. Et pour finir, le parti présidentiel a souffert de divisions : Macky Sall a par exemple mis beaucoup de temps à soutenir Amadou Ba.

Que va changer l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye ? Certains ont parlé d’un projet radical.

 

Le Pastef a souvent été décrit comme radical par ses adversaires. C’était surtout une campagne de caricature propre au débat politique. Mais derrière ces caricatures, Bassirou Diomaye Faye et Amadou Ba ont des points communs, à commencer par leur parcours – Amadou Ba est aussi passé par les Impôts et Domaines. Ensuite, il suffit de regarder le programme de Bassirou Diomaye Faye. Il y a d’abord une réforme de la justice pour répondre aux problèmes d’indépendance dont elle souffre depuis plusieurs années. Un autre volet recouvre la lutte contre la corruption, présente dans le pays. Par ailleurs, il souhaite renégocier de nombreux contrats passés par l’Etat avec des entreprises étrangères, dans le pétrole, les mines, mais aussi la pêche. Enfin, concernant les institutions, il souhaite diminuer l’hyperprésidentialisme, diminuer les pouvoir du président, dont les abus ont été à l’origine des crises récentes qu’a traversé le Sénégal.

 

Et concernant les relations entre Paris et Dakar ?

 

Sur la France, cela ne va rien changer en soi, hormis une volonté d’être dans une relation davantage d’égal à égal, et ne plus considérer la France comme étant d’emblée un interlocuteur privilégié. Ce qui ne veut pas dire que la France sera mise de côté. C’est la même chose pour la Russie, ou même les Etats Unis. Le Sénégal va chercher à normaliser ses relations extérieures, quel que soit le pays concerné.

 

Les projets d’Amadou Ba et de Bassirou Diomaye Faye étaient diamétralement opposés. Le Sénégal connaît des tensions depuis plusieurs mois. Y a-t-il un risque que la violence éclate ?

 

Les problèmes qu’a traversés récemment le Sénégal sont liés à cette échéance électorale et aux différents bâtons qui ont été mis dans les roues des oppositions. Maintenant que c’est passé, on peut imaginer que la tension va baisser, d’autant plus avec un score a priori sans appel pour Bassirou Diomaye Faye. Après, le Pastef n‘a pas de majorité au Parlement, où il va devoir composer avec les autres partis. Il va devoir également former un gouvernement, mais c’est la vie politique normale. Il n’y a aucune raison pour que le débat politique se traduise en des violences dans la rue. Il n’y a aucune raison d’être pessimiste là-dessus.

Partager cet article

Dans la même thématique

Andy Burnham, new British Prime Minister Arrives at  10 Downing Street.
4min

International

Andy Burnham, le « roi du Nord » : qui est le nouveau Premier ministre britannique ?

Après le désaveu de Keir Starmer l’ex-premier ministre, Andy Burnham a pris sa succession ce lundi 20 juillet. Plusieurs fois ministre et maire de Manchester, cet élu populaire compte bien réorganiser le pays et faire mieux que ces prédécesseurs. Reçu par le roi cet après-midi, le chef du parti travailliste a été officiellement nommé Premier ministre.

Le

U.S President Trump Joins Memorial Day Event
6min

International

Avec « le boys band masculiniste » de Donald Trump, la virilité se gouverne à coups d’hormones

En annonçant que l’armée américaine va désormais mesurer le taux de testostérone de ses soldats pour détecter d’éventuels déficits et proposer des traitements hormonaux, le ministre de la Défense Pete Hegseth franchit un nouveau cap dans la mise en scène d’une masculinité érigée en vertu politique. Pour ses soutiens, il s’agit d’améliorer les performances des troupes. Pour ses détracteurs, cette décision s’inscrit dans un projet idéologique plus vaste, celui d’un pouvoir masculiniste qui fait de la biologie un instrument politique.

Le

U.S.-WASHINGTON, D.C.-WHITE HOUSE-TRUMP-PRESS CONFERENCE-IRAN
6min

International

« Donald Trump prépare ses soutiens à contester le résultat des élections de mi-mandat, mais le contexte est plus inflammable qu’en 2020 » 

La nuit dernière, lors d’une allocution télévisée depuis la Maison Blanche, Donald Trump a dénoncé une fraude massive sous ingérence chinoise dans l’organisation des élections aux Etats-Unis. Un discours complotiste sans preuve qui vise à préparer la contestation de sa défaite aux élections de mi-mandat en novembre prochain, selon Alexis Pichard, docteur en civilisation américaine.  

Le

Explosions in Tehran March 8
10min

International

Frappes en Iran : «  Les différentes lignes du régime sont aujourd'hui en train d'entrer en collision »

Ce mercredi, les Etats-Unis ont achevé une quatrième vague de bombardements visant les côtes iraniennes, alors que le régime islamique a de nouveau verrouillé le détroit d’Ormuz en promettant qu’il resterait fermé jusqu’à la fin des « agressions américaines ». Pour David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS), chercheur associé à l'EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, Washington mise désormais sur un effondrement du régime depuis l’intérieur.

Le