DC: President Trump news conference at Mar-a-Lago on Venezuela
Photographer: Nicole Combeau/Pool/Sipa USA

Opération américaine au Venezuela : « La liste des pays menacés peut s’allonger, mais cela ne veut pas dire que chaque Etat connaîtra le même sort »

La capture de Nicolas Maduro par les Etats-Unis à son domicile début janvier a laissé le monde bouche bée. Mais le président Donald Trump ne semble pas vouloir s’arrêter au Venezuela. A bord de son avion Air Force One, le 4 janvier, il a menacé Cuba, la Colombie et le Groenland d’une intervention américaine. Jusqu’où iront les Etats-Unis ? Analyse avec Frédéric Encel, docteur en géopolitique, professeur à sciences Po, auteur de "La guerre mondiale n’aura pas lieu" (2025, Editions Odile Jacob).
Mathilde Nutarelli

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Depuis la capture de Nicolás Maduro par les Etats-Unis, Donald Trump a menacé d’autres pays de passer sous la coupe américaine : Cuba, la Colombie, le Groenland. La liste peut-elle s’allonger ?

La liste peut s’allonger, mais cela ne veut pas dire que chaque Etat connaîtra le même sort. Donald Trump met en œuvre ce qu’on appelle la « crédibilité dissuasive » : si vous proférez une menace et qu’au moins sur un sujet vous la mettez à exécution, alors votre crédibilité monte en flèche. Cela s’adresse notamment à la Chine. Pour intervenir de façon aussi spectaculaire que ce qu’il s’est passé au Venezuela, il faut la conjugaison de plusieurs variables. D’abord, un régime archi-favorable à l’Iran, qui se rapproche de la Chine et ensuite un pays à la tête duquel se trouve un dictateur qui a littéralement effondré sa société économiquement et démocratiquement et qui est soupçonné d’être complaisant avec les narcotrafiquants. C’est donc extrêmement particulier.

Concernant les menaces envers Cuba, il faut rappeler qu’il n’y a pas de pétrole dans le pays. A propos de la Colombie, le régime est aussi accusé d’être trop complaisant avec les trafiquants de drogue, mais aussi de laisser l’immigration passer vers le nord de l’Amérique.

Au vu des menaces de Donald Trump envers le Groenland, les pays européens doivent-ils s’attendre à une ingérence américaine dans un de ses pays membres, également membre de l’OTAN ?

Concernant le Groenland, Donald Trump profère une menace très concrète, mais sur le plan économique, vis-à-vis d’un allié. Je ne crois pas qu’il y enverra des soldats, car il prendrait le risque de voir le Danemark et les autres partenaires de l’Otan renoncer à l’achat de matériels à très haute valeur ajoutée. Ici, je parle bien sûr des F-35 [Les F-35 sont des avions de combat américains qui disposent de fonctionnalités parmi les plus avancées au monde et peuvent embarquer les bombes nucléaires américaines B-61. Plusieurs pays européens membres de l’Otan en sont dotés, comme l’Italie ou l’Allemagne, NDLR]. Cette menace est une manière de dire aux Danois et aux Européens « Il faut que nous rééquilibrions notre relation économique ».

Comment comprendre les réactions des dirigeants européens, qu’on aurait pu imaginer plus fermes ? Auraient-ils dû l’être ?

Les dirigeants européens ont la réaction d’une entité dont la puissance n’est que de nature économique. C’est déjà beaucoup, car la puissance est nourrie de deux dimensions : économique et militaire. Face à une expédition militaire lourde de la Russie il y a quatre ans et maintenant l’intervention américaine, comment voulez-vous qu’on réagisse d’une façon autre que mesurée ? Si l’Europe était capable de dire « Si c’est comme ça, on déploie un porte-avions dans telle zone », on serait pris au sérieux. Mais on ne peut pas, parce que l’Europe manque de représentation géopolitique, c’est-à-dire d’une perception identitaire collective. S’il n’y a pas cela, il n’y aura pas d’institutions politico-militaires, donc pas de stratégie et donc pas de tactique. La puissance de l’Europe est trop faible de ne pas être globale.

Si l’on fait comme le prédécesseur de Donald Trump, Joe Biden – qui a été un grand président du point de vue des affaires étrangères – qui a dit, quelques mois avant l’intervention russe en Ukraine « de toute façon, on n’interviendra pas », c’est catastrophique. Cela rejoint la posture munichoise des années 1930 [Les accords de Munich, signés en 1938 entre le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Italie cèdent les Sudètes, en Tchécoslovaquie, à l’Allemagne de Hitler, pour apaiser les tensions sur le Vieux continent, NDLR], sans pour autant mettre sur le même plan les deux situations. L’incarnation de la puissance globale, c’est la capacité à disposer d’un jeu complet qui est parfois coercitif, sinon vous n’êtes pas crédibles.

Comment définiriez-vous la doctrine « Donroe » (contraction de Donald et Monroe) que Donald Trump a commencé à théoriser ? L’Union européenne est-elle concernée ?

C’est le B.A.-BA des Etats-Unis, on l’étudie dans les cours de première année d’études de science politique. Monroe, dans sa doctrine, parlait de l’Amérique latine. Or, le Groenland n’y est pas, le Caucase non plus, l’Iran non plus, … Donald Trump utilise cela comme il utilise des arguments plus probants, comme la lutte contre le narcotrafic pour légitimer son intervention. Mais depuis le début de son mandat, il est déjà intervenu ailleurs, en Iran par exemple. Il a donc recours à ce néologisme en rétrospective légitimatrice.

Les actions internationales récentes de Donald Trump ne sont-elles mues que par l’aspect économique ?

Quand ces actions concernent les premières réserves de pétrole au monde, et un pays qui constitue l’une des premières réserves d’approvisionnement de la Chine, on ne parle pas que d’économie. Donald Trump dispose des options qui lui permettent de choisir, du jour au lendemain, de bombarder des pays comme l’Iran, ou de capturer le dirigeant Vénézuélien.

L’opération américaine peut-elle inciter d’autres pays avec des vues d’expansion territoriales à passer à l’action, comme la Chine à Taïwan ?

Cela peut jouer dans les deux sens. La Russie, il y a quatre ans, n’a pas attendu cet événement. Est-ce qu’on est dans l’effilochage du droit international ? En tout cas du droit international tel qu’il a été vécu dans les années 1990-2000. Cela a été une petite parenthèse, d’une partie du monde : les pays occidentaux. Cette expédition au Venezuela est le dernier clou planté dans le cercueil des espérances ouest européennes d’un monde datant de 2000. Pour l’instant, on revient à un monde westphalien [En référence à une situation internationale dans laquelle les Etats se reconnaissent entre eux comme seuls interlocuteurs légitimes, NDLR] plus incertain, dans lequel le droit pèse moins dans les rapports de force militaires.

A la lumière de ces analyses, comment comprendre les menaces de Donald Trump envers l’Iran, renouvelées ce week-end ?

La République islamique d’Iran est en pleine perdition, depuis la destruction de ses proxys lors de l’année qui vient de s’écouler. Sur le plan économique elle l’est depuis longtemps, avant même les révoltes sur le plan sociétal, à partir du moment où elle n’arrive pas à soigner, nourrir, loger sa population. L’Iran démontre qu’il n’a aucune espèce d’influence sur un coup de force américain face à son allié lointain, le Venezuela.

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