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Présidentielle reportée au Sénégal : « Tout le monde craint que la situation dégénère »

Le 3 février, le président de la République du Sénégal, Macky Sall, a informé qu’il annulait le décret de convocation de l’élection présidentielle, prévue le 25 février. Aucune date n’a encore été annoncée, et beaucoup d’observateurs redoutent une crise politique majeure dans un pays réputé pour sa stabilité sur le continent africain.
Henri Clavier

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 « Beaucoup de Sénégalais attendaient l’élection du 25 février comme une rencontre politique majeure, il y a une grande déception », affirme Ousseynou Nar Gueye, expert en communication et éditorialiste sénégalais. L’annonce du report sine die, quelques heures avant le début de la campagne, de l’élection présidentielle a provoqué un choc dans la population du Sénégal. Depuis 1963, le pays d’Afrique de l’Ouest n’avait jamais connu une situation similaire. Réputé pour sa stabilité, le Sénégal connaît depuis plusieurs mois des troubles politiques dans le contexte de la succession de l’actuel président de la République, Macky Sall. Si le chef d’Etat sénégalais, au pouvoir depuis 2012 a répété, ce 3 février, qu’il ne serait pas candidat pour un troisième mandat, l’absence d’une nouvelle date de tenue de l’élection et la possible extension du mandat présidentiel, qui court jusqu’au 2 avril, ont provoqué de nombreux heurts dans les rues de Dakar. Alors que l’accès au réseau internet mobile a été coupé, les chefs de l’opposition appelaient à manifester devant l’Assemblée nationale qui doit examiner, ce 5 février, une proposition de loi constitutionnelle permettant de valider le report de l’élection.

 « Les éléments de langage du pouvoir sont de dire que ce n’est pas Macky Sall qui décide de reporter l’élection, mais bien l’Assemblée nationale »

Comme principal motif du report de l’élection, Macky Sall met en avant l’existence d’un « conflit ouvert » entre le Conseil constitutionnel et l’Assemblée nationale qui menacerait « les conditions d’une élection libre ». Le Conseil constitutionnel, chargé de vérifier la possibilité pour un candidat de se présenter à l’élection présidentielle, a écarté deux candidats majeurs de la course, Ousmane Sonko et Karim Wade, fils de l’ancien président, Abdoulaye Wade. La candidature de Karim Wade a notamment été invalidée à cause de sa double nationalité, alors même que l’intéressé avait affirmé devant le Conseil constitutionnel qu’il avait renoncé à sa nationalité française. Un décret du 16 janvier, publié au Journal officiel de la République française, confirme le renoncement de Karim Wade à la nationalité française. A l’initiative des députés du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) de Karim Wade, l’Assemblée nationale a adopté, le 31 janvier, une résolution créant une commission d’enquête parlementaire sur le processus de sélection des candidats à la présidentielle. Deux juges constitutionnels sont notamment accusés de corruption. « Les éléments de langage du pouvoir sont de dire que ce n’est pas Macky Sall qui décide de reporter l’élection, mais bien l’Assemblée nationale », rapporte Ousseynou Nar Gueye.

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Le candidat du pouvoir en difficulté

Pour les opposants, qui dénoncent un « coup d’État constitutionnel » et rejettent le report de l’élection au mois d’août comme proposé par le texte examiné à l’Assemblée nationale, l’exécutif cherche à gagner du temps et assurer la victoire de son camp, l’actuel premier ministre, Amadou Ba.  « La réserve de voix du pouvoir actuel serait venue de Karim Wade, or le candidat du pouvoir apparaît de plus en plus en difficulté », explique Ousseynou Nar Gueye. Même si les sondages n’ont pas la même importance qu’en France, plusieurs enquêtes commandées par la présidence confirmeraient la possibilité pour Amadou Ba de ne pas remporter l’élection. « Une hypothèse concerne les relations, supposées tendues, entre le candidat du camp présidentiel, Amadou Ba et Macky Sall, l’actuel premier ministre est très contesté dans son parti et sa candidature avait provoqué plusieurs candidatures dissidentes dans le camp présidentiel », explique Sidy Cissokho, chargé de recherche en sociologie politique au CNRS et à l’Université de Lille.

 « Les capacités de nuisance d’Ousmane Sonko et de sa mouvance sont réelles »

Ousmane Sonko, principal opposant à Macky Sall, a également été écarté de la course à la présidentielle après sa condamnation en juillet à deux ans de prison pour détournement de mineurs. Malgré l’éviction d’Ousmane Sonko, « le Conseil constitutionnel a validé la candidature de Bassirou Diomaye Faye, numéro deux du parti d’Ousmane Sonko et plusieurs analystes estiment qu’il pourrait remporter l’élection », informe Ousseynou Nar Gueye. L’exécutif aurait été surpris par la validation de la candidature de Bassirou Diomaye Faye par le conseil constitutionnel alors que ce dernier fait l’objet de poursuites judiciaires.

Déjà candidat en 2019, Ousmane Sonko a durci son opposition au président Macky Sall depuis la révélation des accusations de détournement de mineurs et de diffamation dont il fait l’objet. « Les capacités de nuisance d’Ousmane Sonko et de sa mouvance sont réelles, il a considéré que les poursuites contre lui étaient de l’acharnement et fait, depuis, dans la surenchère en proposant des mesures toujours plus radicales », analyse Ousseynou Nar Gueye. « Le climat politique au Sénégal est délétère depuis l’affaire Sonko, ce qui était une opposition politique est devenu une affaire quasiment personnelle », poursuit Ousseynou Nar Gueye. Pour rappel, d’importantes manifestations avaient eu lieu après la condamnation d’Ousmane Sonko. Pour apaiser la situation, Macky Sall s’était alors engagé à ne pas se présenter pour un troisième mandat présidentiel.

Une « sidération de l’opinion publique » et des risques de tensions accrus

Alors que la situation reste indécise, les observateurs craignent que la situation s’envenime avec en mémoire la répression féroce des manifestations de juillet dernier en soutien à Ousmane Sonko. « Tout le monde craint que la situation dégénère, déjà, en juillet dernier, après la condamnation d’Ousmane Sonko, les manifestations avaient été violemment réprimées avec des dizaines voire des centaines de morts », rappelle Sidy Cissokho qui rapporte une « sidération de l’opinion publique ». Un constat partagé par Ousseynou Nar Gueye qui souligne que l’élection de février était « attendue comme un moment de clarification pour les Sénégalais et les nombreux jeunes qui ont manifesté à Dakar dimanche pourraient continuer et entrer dans une forme de guérilla urbaine avec la police ». Si les forces de l’ordre évitent pour l’instant la structuration d’un mouvement de contestation, les principaux leaders de l’opposition ont appelé à faire campagne et à s’opposer à la proposition de loi constitutionnelle reportant l’élection. Alors que le mandat de Macky Sall pourrait être prolongé d’un an, le meilleur moyen de sortir des tensions est « d’annoncer rapidement la date du report et il faut que cela soit le plus tôt possible », plaide Ousseynou Nar Gueye.

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