Komyshuvakha settlement in southeastern Ukraine under Russian guided bomb strikes

Quatre ans de guerre en Ukraine : « La montée des extrêmes droites en Europe est un facteur clef pour l’avenir du pays »

INTERVIEW - Quatre ans de guerre, deux millions de victimes et un conflit qui s’embourbe. Les dirigeants européens sont à Kiev ce mardi 24 février, pour le quatrième anniversaire de l’invasion russe. Entre le désengagement américain de Donald Trump et la montée des instabilités politiques sur le Vieux Continent, aucune solution diplomatique ne semble se dégager. Auprès de Public Sénat, Ulrich Bounat, chercheur associé chez Euro Créative, décrypte la situation sur le terrain, et analyse les risques qui pèsent sur Kiev à l'horizon 2027.
Romain David

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Un air de déjà-vu. Une dizaine de dirigeants européens, parmi lesquels la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, se retrouvent à Kiev ce mardi 24 février, pour marquer le quatrième anniversaire de l’invasion russe de l’Ukraine. Un déplacement devenu rituel, et qui permet aux Européens de continuer à afficher leur soutien à l’Ukraine, alors que le conflit ne cesse de s’enliser. Amorcées en 2025, à l’initiative des Etats-Unis, les négociations entre Kiev et le Kremlin n’ont pas permis d’aboutir à un cessez-le-feu, et continuent d’achopper sur les questions territoriales et les garanties de sécurité.

Dans un post sur X, Emmanuel Macron a estimé que « l’opération spéciale » lancée par Moscou contre son voisin à l’hiver 2022 est « un triple échec pour la Russie : militaire, économique, stratégique ». « Parce que l’Ukraine est la première ligne de défense de notre continent, la France et l’Europe se tiennent résolument à ses côtés », écrit le chef de l’Etat, alors que les Etats-Unis, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, ont cessé d’apporter une aide financière, militaire et humanitaire à Kiev. Interrogé par Public Sénat, Ulrich Bounat, chercheur associé chez Euro Créative, think tank sur l’Europe centrale et orientale, dresse un bilan de la situation en Ukraine après quatre années de conflit.

Quatre ans jour pour jour après l’entrée des chars russes en Ukraine, quelle est la situation sur le terrain ?

« Il y a eu différentes phases. D’abord une invasion à grande échelle, avec la volonté de capturer en quelques jours le gouvernement ukrainien, mais les Russes n’ont pas compris dans quoi ils s’engageaient, ni la nature de la société ukrainienne. Cette phase a notamment révélé la personnalité du président Volodymyr Zelensky. À l’époque, peu de dirigeants européens auraient misé sur la résistance ukrainienne pour tenir tête aux Russes, mais Kiev a montré sa force de résilience. La contre-offensive ukrainienne de 2023 a permis de repousser l’envahisseur dans l’Est et le Sud du pays, sans pour autant renverser la table comme certains l’espéraient. Depuis, le conflit s’est embourbé. Aujourd’hui, nous sommes rentrés dans une guerre d’usure, où chaque camp essaye de tenir un jour de plus pour épuiser l’autre.

On a le sentiment d’une guerre de tranchées, avec des avancées russes minimes, qui engagent de nombreux sacrifices. Partagez-vous cette analyse ?

Les Russes ont passé dix-huit mois sur la conquête de Pokrovsk, au prix de nombreuses pertes humaines. C’est un cas de figure emblématique : ils ne sont pas en mesure de réaliser des percées continues, et ils doivent faire des pauses tactiques. À ce rythme-là, l’adversaire a le temps de reconstituer ses forces. La ligne de front ne ressemble pas à deux tranchées parallèles, qui se feraient face comme pendant la Première Guerre mondiale. Il s’agit plutôt d’une zone grise, avec des petits paquets de soldats, répartis sur des dizaines de kilomètres, et entre chaque groupe vous avez des espaces qui sont monitorés par drones. Il faut avoir à l’esprit que l’absence de défaite militaire en perspective, pour un camp comme pour l’autre, a un impact considérable sur les négociations. Autour de la table, personne n’est prêt à faire des compromis.

Le Center for Strategic and International Studies (CSIS), un institut américain, chiffre à deux millions le nombre total de victimes, civils inclus, dans les deux pays. Aujourd’hui, que sait-on des pertes humaines ?

Ces chiffres sont cohérents. Nous sommes sur des pertes colossales. Côté russe, on estime à environ 30 000 le nombre de tués et de blessés cumulés chaque mois. Ce chiffre est sans doute plus élevé que du côté ukrainien, dans la mesure où vous avez besoin de plus d’hommes pour mener une guerre d’invasion. Sur le champ de bataille, le bilan militaire serait de 100 à 150 000 soldats tués côté ukrainien, et 300 à 320 000 côté russe.

L’année 2025 a vu le désengagement américain. De leur côté, les Européens ont envoyé l’équivalent de 50 milliards d’euros d’aides financières à l’Ukraine pour tenir face aux Russes. Est-ce que l’année 2026 pourrait être un tournant ?

L’Europe a sans doute les moyens de faire plus. Le prêt de 90 milliards approuvé en fin d’année par le Parlement européen en faveur de l’Ukraine devrait permettre à Kiev de tenir sur la période 2026-2027, mais cela ne leur permettra pas de renverser la vapeur. Aujourd’hui, le budget de l’Ukraine est constitué à 50 % d’aides internationales.

La vraie crainte, c’est la montée des extrêmes droites à l’horizon 2027. Si jamais Viktor Orbán est réélu en Hongrie en avril prochain, et que l’extrême droite l’emporte en France l’année prochaine, alors il sera très compliqué de faire passer de l’aide en Ukraine. L’instabilité politique en Europe est un facteur clef pour l’avenir du pays. Vladimir Poutine mise beaucoup sur cela. Ajoutez la stratégie de Donald Trump, qui consiste à mettre la pression sur Volodymyr Zelensky, ce qui est aussi à l’avantage de la Russie.

Quel est l’effet des sanctions contre Moscou, on parle d’une économie russe exsangue ?

Après 19 paquets de sanctions, on serait tenté de se dire : à quoi bon en adopter un 20e, si l’économie russe ne s’est toujours par crashée ? Les choses ne fonctionnent pas comme cela. Il s’agit d’un étranglement économique progressif. Aujourd’hui, la Russie est dans une situation de stagflation, avec de nombreux secteurs en souffrance : le BTP, l’automobile et même la sidérurgie, en dépit du fait que Moscou est passé sur une économie de guerre. Pour poursuivre son intervention en Ukraine, Vladimir Poutine hypothèque beaucoup l’avenir de la Russie. Cela ne se voit pas nécessairement au niveau fédéral, ni dans les grandes métropoles, mais de plus en plus de régions basculent dans le rouge.

Que peut-on dire de l’état d’esprit de la société russe face à cette guerre ? Vladimir Poutine reste très populaire, plus de 80 % d’opinions favorables dans les enquêtes d’opinion, même si celles-ci sont à prendre avec précaution.

Il y a beaucoup de sondages en Russie, le pouvoir en est très friand. Mais dans un régime autoritaire, les personnes restent très précautionneuses dans leurs réponses. Néanmoins, des tendances remontent : on note une forme de lassitude du côté de la population russe, sans parler d’un rejet formel de la guerre. Les effets du conflit se font de plus en plus sentir sur les couches populaires. Une majorité aimerait que la guerre s’arrête, sans pour autant être prête à une capitulation russe. »

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