Référendum sur la justice en Italie : Giorgia Meloni est « encore populaire mais très affaiblie »
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C’est un grand « non » qui a résonné en Italie les 22 et 23 mars derniers. Le pays s’est opposé à 53,7 % à un projet de référendum constitutionnel porté par la coalition de Giorgia Meloni visant à réformer le corps des magistrats. La participation, de 58,9 %, est exceptionnellement élevée pour un scrutin habituellement boudé par les Italiens.
« Il y a eu un sursaut de la campagne pour le « non » dans les toutes dernières semaines »
Hier, la sentence est tombée : 53,9 % des Italiens ont rejeté la réforme proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni. Des proportions surprenantes, car pendant les mois qui ont précédé, tous les sondages annonçaient la victoire du « oui », en particulier en cas d’affluence importante. « Il y a eu un sursaut de la campagne pour le « non » dans les toutes dernières semaines, qui laissait entendre qu’il y aurait eu un retournement », se remémore Eleonora Bottini, professeure de droit public à Sciences Po, spécialiste de la Constitution italienne.
Une réforme qui veut séparer les juges du siège des procureurs
La réforme de la justice, initialement voulue par Silvio Berlusconi, ardent pourfendeur des « toges rouges », qu’il accusait de s’acharner sur lui, a été reprise par le parti d’extrême-droite Fratelli d’Italia (FDI) dont est issue la présidente du conseil Giorgia Meloni. « On parle de réforme de la magistrature en Italie depuis des années, parce que c’est un contre-pouvoir qui fait beaucoup parler », explique Stefano Montefiori, correspondant à Paris du Corriere della sera. En pratique, le texte propose de réformer le fonctionnement du CSM, le conseil supérieur de la magistrature italien, un organe indépendant, autonome et autogéré, qui rassemble les juges du siège et les juges du parquet. La réforme veut séparer ces deux corps, et permettre la nomination des procureurs par un collège de personnes tirées au hasard, alors qu’aujourd’hui, ils sont élus en interne. Une réforme que ses détracteurs accusent de fragiliser la séparation des pouvoirs.
« Il y a eu une volonté de serrer le débat parlementaire »
Pour cela, une réforme de la Constitution est nécessaire. Elle peut soit passer par l’adoption d’un texte aux deux tiers dans les deux chambres du Parlement, soit par un référendum. C’est la deuxième option qui a été choisie par le gouvernement Meloni. Un premier clou dans le cercueil de la réforme, pour Eleonora Bottini. « Les parlementaires n’ont pas été consultés, le texte a été écrit par le cabinet du ministre de la Justice pour aller directement au référendum, en conformité avec l’empreinte populiste de ce gouvernement », explique-t-elle à Public Sénat, « il y a eu une volonté de serrer le débat parlementaire ».
« En Italie, toucher à la Constitution est difficile, car il y a un vrai attachement culturel »
Deuxième difficulté pour la réforme : la campagne pour le « non », qui a centré son argumentaire sur la défense de la Constitution. Un argument qui a fait mouche. « En Italie, toucher à la Constitution est difficile, car il y a un vrai attachement culturel. L’argument de voter « non » pour la défendre est très fort, c’est véritablement une spécificité de l’Italie », explique Eleonora Bottini. Ce texte, rédigé en 1947 par les forces antifascistes, est un pilier de la République italienne. Un levier de mobilisation très important, en particulier chez les jeunes. Un sondage Opinio pour la Rai estime à 61,1 % les partisans du « non » chez les 18-34 ans, alors qu’ils sont 50,7 % à être en faveur du « oui » chez les 55 ans et plus. « C’est un réflexe patriotique diffus à gauche et à droite », confirme Stefano Montefiori. Résultat des courses : une adhésion au « non » à gauche, mais aussi au sein des électeurs des partis au pouvoir. D’après un sondage Youtrend pour SkyTG24, 17,9 % des électeurs de Forza Italia sont favorables au « non ». « Il y a plus de personnes à gauche qui étaient pour le « oui » que de personnes à droite qui étaient pour le « non ». Les gens pour le « non » à droite l’étaient pour des raisons techniques », nuance la professeure de droit.
« On ne peut pas échapper à un effet plébiscitaire sur le référendum »
Au-delà de la dimension technique, le référendum a également pris une tournure de validation ou de rejet du gouvernement. « Malgré les efforts de Giorgia Meloni pour ne pas mettre en jeu son propre gouvernement sur le vote, on ne peut pas échapper à un effet plébiscitaire sur le référendum », analyse Eleonora Bottini. D’autant que la gauche s’est jetée dans la bataille, militant activement pour le non, à l’exception de certains de ses membres comme l’eurodéputée du Partito Democratico Pina Picierno, favorable à la réforme.
« Il est possible que Giorgia Meloni se sente obligée de changer des choses en remaniant le gouvernement »
Le sursaut de mobilisation et l’adhésion au « non » des deux côtés de l’échiquier politique ont donc eu la peau de la réforme de la justice, laissant une Giorgia Meloni « encore populaire mais très affaiblie », selon Stefano Montefiori. « Même si elle a déclaré qu’elle ne démissionnerait pas, il est possible que Giorgia Meloni se sente obligée de changer des choses en remaniant le gouvernement, par exemple », analyse Eleonora Bottini. A l’heure où ces lignes sont écrites, le directeur de cabinet du ministre de la Justice, Giusi Bartolozzi et le sous-secrétaire d’Etat à la Justice Andrea Delmastro, ont démissionné.
Cette défaite est d’autant plus significative que c’était une mesure phare de Giorgia Meloni. « C’est sa première vraie défaite, mais c’est aussi la première grande réforme qu’elle essaie de faire passer », explique Stefano Montefiori, « jusqu’ici, elle a été habile pour s’assurer de la sympathie du pays et des électeurs, elle ne s’est pas mise en danger avec de grandes réformes ». Premier saut d’obstacles raté, donc, qui mettra en péril l’adoption des deux autres réformes institutionnelles que Giorgia Meloni souhaite faire adopter avant les prochaines élections législatives de 2027 : l’élection directe du premier ministre italien et une réforme de l’autonomie des régions.
Giorgia Meloni n’est pas en danger pour les législatives de 2027
tout affaiblie qu’elle est par l’échec de son référendum, il n’est pas sûr que Giorgia Meloni soit en danger pour les prochaines échéances électorales. « La campagne du « non » s’est faite sur l’aspect très particulier de la révision de la Constitution, la gauche n’est pas unie sur les autres sujets, ce qui est le cas de la coalition au pouvoir », explique Eleonora Bottini. « Ce qui est sûr c’est que ça ouvre la saison de la campagne législative », conclut-elle. Comme sa voisine la France, l’Italie se lance dans une longue course dont le dénouement sera connu dans un an.
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