Hiroshima: Macron meets Prime Minister of Italy Giorgia Meloni during the G7 summit

Relations France/ Italie : « Les tensions ne sont pas résolues, la question migratoire est un clivage politique important »

La présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni est reçue officiellement, ce 20 juin, pour la première fois par le président de la République française. Neuf mois après l’entrée en fonction de Giorgia Meloni, les rapports entre la France et l’Italie se sont considérablement tendus, laissant naître plusieurs conflits.
Henri Clavier

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Un peu plus d’un mois après les propos de Gérald Darmanin et la brouille diplomatique qui a suivi, Giorgia Meloni est reçue à l’Elysée, en fin d’après-midi, pour sa première visite officielle en France. Officiellement, l’entrevue doit permettre de préparer le Conseil européen (29 et 30 juin) et le sommet de l’Otan (11 et 12 juillet) entre les deux partenaires. L’occasion aussi pour Giorgia Meloni de défendre la candidature de Rome pour l’organisation de l’exposition universelle 2030. L’assemblée générale du Bureau international des expositions se tient le 20 et le 21  juin à Paris, l’occasion pour les dirigeants des pays candidats de faire jouer leur influence, comme Mohamed ben Salmane, prince héritier d’Arabie saoudite présent à Paris depuis vendredi 16 juin. Décryptage avec Marc Lazar, professeur émérite d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po et président de la School of government de l’université LUISS à Rome.

Quelle est la nature des relations entre la France et l’Italie après les importantes frictions, au début du mois de mai ?

Les tensions ne sont pas résolues, elles restent majeures, la question migratoire est un clivage politique important. Néanmoins, Giorgia Meloni et Emmanuel Macron se sont rencontrés au Japon fin mai pour le sommet du G7 et il semble qu’il y ait un début d’apaisement. Il y a aussi l’idée que l’on ne peut pas laisser l’Italie seule. On ne peut pas se permettre une dégradation durable des relations. Il y a un travail important, en parallèle, dans l’ombre des rencontres des deux chefs d’État. La visite de Giorgia Meloni est préparée depuis janvier avec des ambassadeurs très actifs, celui d’Italie à Paris et celui de France à Rome.

La France et l’Italie ont trop à perdre pour prendre durablement leurs distances ?

C’est un peu l’idée. Malgré les divergences, les deux côtés sont conscients de l’importance des convergences évidentes entre les deux pays. Certains points ne peuvent pas être conflictuels. Notamment sur certains sujets européens où il est crucial de nouer des alliances. Sur le pacte de stabilité et de croissance par exemple, l’Italie et la France défendent un assouplissement. C’est logique compte tenu de leur niveau de dette publique et de déficit qui reste fort. Ensuite, sur l’Ukraine la convergence est également importante puisque Meloni a adopté une position de soutien à l’Ukraine. De manière générale, les deux pays restent des partenaires économiques essentiels l’un pour l’autre, donc personne n’a intérêt à ce que les tensions soient trop importantes et troublent les bonnes relations commerciales.

En dépit des turbulences précédentes, les deux gouvernements arrivent-ils bien à travailler ensemble ?

Oui, malgré tout cela les rapports sont très bons entre plusieurs ministres sans que cela ne soit déterminé par des affinités politiques. Sur la défense, la coopération entre Lecornu et son homologue qui est un proche de Meloni est très bonne. Encore une fois la nature des relations est conditionnée par l’importance des enjeux, en l’occurrence la France et l’Italie ont développé ensemble un système de défense anti-missile. Les relations entre ministres de la justice et ministre des affaires étrangères sont également excellentes.

Y’a-t-il alors une forme de mise en scène dans ces brouilles diplomatiques ?

Oui, notamment sur le plan migratoire, il y a une forme d’instrumentalisation du débat. L’immigration met Meloni en difficulté car elle en avait fait sa priorité et elle a du mal aujourd’hui à avoir des résultats. Cependant, il y a une véritable tension sur la politique d’asile et d’immigration.

Comment se déroulent les négociations sur le sujet, au niveau européen, pour le nouveau pacte asile et immigration ?

Le pacte asile immigration est assurément la question la plus difficile. La France et l’Italie divergent sur les solutions. L’Italie veut agir sur les pays de départ et procéder à un filtrage en amont. La France de son côté veut une répartition des migrants mais l’Italie y croit assez peu et ne veut pas froisser certains partenaires comme la Hongrie ou la Pologne. Il y a un risque important de se retrouver dans une situation de blocage et c’est là que l’on voit la question de politique interne ressurgir.

Est-ce que ce n’est pas aussi la manifestation de deux positions opposées à l’échelle européenne ?

Pour les élections européennes de 2024, Giorgia Meloni a une ambition très claire, celle de l’union des droites. C’est une erreur de penser que les ambitions de Meloni s’arrêtent aux frontières de l’Italie, il y a la volonté de configurer durablement le paysage politique européen. Meloni veut déplacer l’axe de l’Union européenne vers la droite en cherchant à créer un bloc de droite avec des groupes comme le Parti populaire européen (conservateur). Pour elle, c’est aussi le moyen de modifier en profondeur l’UE sans afficher un visage eurosceptique. L’union des droites aurait de grandes chances de se faire sur la question migratoire. D’ailleurs, on peut voir que ce rapprochement se fait de plus en plus en Europe, notamment en Suède, en Finlande ou en Espagne.

Au-delà du clivage sur l’immigration, on pourrait être tenté de penser que les deux gouvernements travaillent bien ensemble ?

Pas vraiment, dans des secteurs comme la culture ou les transports, les liens ne sont pas très solides. L’absence de soutien de la France à Rome pour l’organisation de l’exposition de 2030 est vécue comme un affront. C’est une candidature très importante pour Rome qui doit servir d’impulsion pour amorcer des grands changements, notamment en termes d’infrastructures.

La France a fait le choix de soutenir la candidature de l’Arabie saoudite pour l’organisation de l’Expo 2030, est-ce que c’était justement une manière de marquer sa différence avec Meloni, notamment à l’approche des élections européennes ?

Difficile à dire puisqu’il s’agit avant tout d’une chance pour la ville de Rome. C’est une opération de prestige, comme l’organisation des Jeux olympiques pour Paris. Par ailleurs, le maire de Rome, Roberto Gualtieri a fait le voyage avec Meloni pour défendre la candidature romaine, donc soutenir la candidature de Rome n’était pas un marqueur politique. Il faut bien comprendre que Roberto Gualtieri est issu du centre-gauche, du Parti Démocratique, ce n’est pas du tout un ami politique de Giorgia Meloni. Et puis il faut rappeler qu’il y a un jumelage exclusif entre Paris et Rome, ce qui est totalement inédit donc forcément l’absence de soutien est très mal vécue. Le soutien à l’Arabie saoudite illustre bien l’affichage que peuvent donner les relations franco-italiennes où l’on parle souvent de « pays frères » ou de « nations sœurs ».

 

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