Marseille: Bastille Day parade on July 14th
vehicle from the 1st regiment of african chasseurs. Military parade to celebrate France s Bastille Day on July 14 in the port of Marseille in the south of France on July 14, 2023. VÃ'hicule du 1er Regiment de Chasseur d Afrique (1er RCA). Defile militaire pour celebrer la fete nationale francaise du 14 juillet sur le port de Marseille dans le sud de la France le vendredi 14 juillet 2023.//ALAINROBERT_1Y8A6679/Credit:Alain ROBERT/SIPA/2307171748

Sénégal : les militaires français vont-ils pouvoir rester ?

Alors que l’Élysée tente de conserver un lien avec Dakar depuis l’élection d’un nouveau président en mars, le Premier ministre Ousmane Sonko a vivement critiqué l’action d’Emmanuel Macron lors d’une conférence donnée ce 16 mai. Une intervention qui « recadre » les relations entre les deux pays, un mois et demi après l’accession d’un parti souverainiste au pouvoir au Sénégal.
Rose-Amélie Bécel

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Devant des centaines d’étudiants de la prestigieuse université Cheikh Anta Diop de Dakar, Ousmane Sonko a durement critiqué l’action d’Emmanuel Macron au Sénégal. Nommé chef du gouvernement le 2 avril, après l’élection du président Bassirou Diomaye Faye, Ousmane Sonko dirige aussi depuis dix ans le Pastef, parti d’opposition de gauche au chef de l’État sortant Macky Sall.

Il y a un an, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle, son incarcération avait suscité une vague de contestations durement réprimées par le régime de Macky Sall, faisant près de 30 victimes. L’actuel Premier ministre accuse aujourd’hui la France de ne pas avoir suffisamment condamné ces violences. Le « mutisme approbateur » d’Emmanuel Macron l’aurait même rendu coupable d’une « incitation à la persécution » de l’opposition, a estimé Ousmane Sonko ce 16 mai lors de sa conférence.

« Il faut s’habituer désormais à ce double discours des nouveaux dirigeants sénégalais »

Des accusations très fortes, mais qu’il faut replacer dans un contexte particulier, estime le journaliste et auteur Antoine Glaser : « Ousmane Sonko est très fin, dans cette conférence il a bien précisé à de nombreuses reprises qu’il s’exprimait en tant que leader du Pastef, pas en tant que Premier ministre ». Pour le spécialiste de l’Afrique, cette prise de parole ne marque donc en aucun cas un tournant dans les relations entre Paris et Dakar. « Il faut s’habituer désormais à ce double discours des nouveaux dirigeants sénégalais. Un discours intérieur de remise en question des liens avec la France, à destination de leurs jeunes partisans, et un discours extérieur bien plus modéré », affirme-t-il.

Pour Christophe Boisbouvier, journaliste Afrique à RFI et présent au Sénégal lors des dernières élections, cette conférence d’Ousmane Sonko permet aussi au Premier ministre « de recadrer ses relations avec la France ». Depuis sa nomination, l’actuel Premier ministre ne s’était en effet jamais prononcé sur la nature des relations de son pays avec la France. « Jusqu’à présent, nous savions juste qu’Emmanuel Macron a eu une conversation téléphonique très cordiale avec Bassirou Diomaye Faye après son élection, ce qui laissait donc entendre que les relations allaient rester très bonnes. L’intervention d’Ousmane Sonko permet de dire que la situation n’est pas aussi simple que cela », explique Christophe Boisbouvier.

« Ces propos de défiance envers la présence militaire française sont notés attentivement à Moscou et à Pékin »

Parmi les points de discorde qui peuvent alimenter des tensions entre la France et le Sénégal, la question de la présence militaire est centrale. Lors de sa conférence, Ousmane Sonko a assuré que la présence de quelques centaines de soldats français à proximité de Dakar était « incompatible avec la volonté du Sénégal de disposer de lui-même ». Si la question du retrait des soldats français du pays n’est pas encore tranchée, la présence militaire sur place est déjà en train d’évoluer. « Il y a une révision de la présence militaire française, avec une action orientée sur la formation. Il n’a jamais été question pour la France de disparaitre, il y a simplement une volonté d’être présent davantage sous la forme de conseiller technique », assure la sénatrice socialiste Hélène Conway-Mouret.

Le discours d’Ousmane Sonko s’inscrit toutefois dans le cadre d’un rejet massif de la présence militaire française en Afrique de l’Ouest, principalement dans les pays du Sahel. Les juntes militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont ainsi toutes mis fin à leur coopération avec la France, présente dans la région pour lutter contre l’expansion de groupes djihadistes. Dans ces pays, la présence française laisse alors petit à petit place à la Russie.

Le Sénégal pourrait-il également tomber dans la sphère d’influence de Moscou ? Pour Hélène Conway-Mouret, avec son discours, Ousmane Sonko joue en tout cas « un jeu dangereux ». « Quand un chef de gouvernement africain tient ces propos de défiance envers la présence militaire française, ils sont notés attentivement à Moscou et à Pékin qui savent activer de puissants réseaux, notamment en ligne, pour relayer ce discours antifrançais auprès des jeunes », prévient la sénatrice socialiste.

« Ousmane Sonko a tenu un discours nuancé, qui n’est pas dirigé contre la présence militaire française »

Toutefois, pour Christophe Boisbouvier, il n’est pas question pour le Sénégal de prendre le même chemin que les pays du Sahel. « Ousmane Sonko a tenu un discours nuancé, qui n’est à mon avis pas dirigé contre la présence militaire française ou américaine. Il cherche plutôt à placer la diplomatie sénégalaise dans une position de médiateur, entre les trois pays putschistes et les autres pays de la région », explique le journaliste.

En janvier dernier, le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont en effet ouvert une fracture dans la région en quittant la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dénonçant les sanctions qui leur étaient infligées depuis la prise de pouvoir des putschistes. Depuis, le président sénégalais multiplie les visites auprès de ses homologues d’Afrique de l’Ouest, pour tenter de réintégrer ces pays du Sahel dans la CEDEAO. « Il ne faut pas oublier qu’Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye sont, certes, des leaders politiques radicaux, mais aussi deux anciens inspecteurs des impôts qui ont le sens de l’État », affirme Antoine Glaser, assurant que la position modérée du Sénégal les place comme acteur de premier plan dans ces négociations.

Pour le moment, le gouvernement français et l’Élysée n’ont pas réagi aux diverses accusations d’Ousmane Sonko. Pour Hélène Conway-Mouret, Emmanuel Macron serait d’ailleurs bien avisé de ne pas intervenir, pour ne pas risquer d’envenimer des relations en pleine mutation depuis l’arrivée de Bassirou Diomaye Faye au pouvoir. « C’est le travail du ministre des Affaires étrangères et du ministre de la Défense de se rendre sur place, pour rencontrer leurs homologues, rétablir la vérité sur la position de la France et entretenir les liens avec le Sénégal », estime la sénatrice des français à l’étranger.

Partager cet article

Dans la même thématique

President Donald Trump Announces 2026 World Cup Draw
6min

International

L’accord Trump-Poutine sur le diesel russe « entérine le lâchage de l’Ukraine par les Etats-Unis », affirme Romuald Sciora

Après l’accord signé samedi avec la Russie prévoyant l’importation de millions de tonnes de diesel russe, Donald Trump a appelé au départ de Volodymyr Zelensky de la présidence ukrainienne. Pour le chercheur Romuald Sciora, cet accord est davantage symbolique que stratégique. Il vise à nouer une alliance entre la Russie et les Etats-Unis.

Le

Sénégal : les militaires français vont-ils pouvoir rester ?
6min

International

IA : « il y a un risque existentiel pour notre civilisation et notre démocratie », s’inquiète l'eurodéputé écologiste David Cormand

Comment garder le contrôle sur le développement de l’intelligence artificielle alors que les dérives liées à ces usages se multiplient et que la puissance des géants américains et chinois du numérique ne cesse d’augmenter face aux Etats ? L’Europe a-t-elle eu raison avant les autres en encadrant ses usages ? A-t-elle au contraire fait preuve de trop de prudence en se dotant d’un IA Act ? C’est le débat de la semaine dans l’émission Ici l’Europe, diffusée sur France 24, LCP et Public Sénat.

Le

Présidentielle au Brésil
6min

International

« Une victoire de Flavio Bolsonaro à la présidentielle au Brésil marquerait un tournant historique vers un régime autoritaire et illibéral » selon l’historienne Armelle Enders

Flavio Bolsonaro, fils de l’ancien chef d’Etat brésilien d’extrême droite, a créé la surprise dimanche en arrivant en tête au premier tour de la présidentielle au Brésil. Il affrontera le président Lula au second tour dans trois semaines, lors d’un scrutin qui pourrait être un tournant historique pour le pays en cas de retour du bolsonarisme au pouvoir, selon l’historienne spécialiste du Brésil Armelle Enders.

Le

Sénégal : les militaires français vont-ils pouvoir rester ?
5min

International

Carburants : Comment la Bulgarie réussit à maintenir le litre d’essence à 1,66 euro

Les prix du carburant n’ont jamais été aussi élevés en Europe et continuent de flamber à cause des tensions dans le détroit d’Ormuz. Chaque Etat-membre met en place ses mesures d’aide à la population et à l’économie, mais quelle doit être la stratégie de l’Union européenne pour calmer cette crise ? On en débat cette semaine dans Ici l’Europe, émission diffusée sur France 24, LCP et Public Sénat.

Le