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Alors que Donald Trump menace d’annexer le Groenland, après son coup de force au Venezuela, les dirigeants de l’Union européenne tentent de faire bloc derrière le Danemark et de défendre un droit international moribond.
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Par Romain David
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Il se sera écoulé moins de cinq heures entre l’ordre donné par Donald Trump de lancer une opération militaire au Venezuela, et la capture du président Nicolas Maduro. Une opération éclair, qui a mis la communauté internationale devant le fait accompli, entre sidération et tâtonnement face à ce retour brutal de l’interventionnisme militaire américain. Dans les couloirs du Sénat, les membres de la commission des Affaires étrangères rappellent que les indices sur l’imminence d’une telle opération n’ont cessé de s’accumuler ces derniers mois. « Si on analyse les choses, notamment le déploiement de la flotte américaine dans le sud des Caraïbes, on ne peut pas vraiment parler de surprise. En revanche, je pense que personne ne s’attendait à ce que les choses aillent aussi vite et aussi loin », commente Cédric Perrin, le président (LR) de la commission des Affaires étrangères.
« L’attaque américaine au Venezuela ne m’a pas vraiment étonnée. On continue de se rassurer en pensant que Donald Trump n’ira pas jusqu’au bout de ses déclarations, mais il ose tout », abonde la sénatrice socialiste Hélène Conway-Mouret, ancienne ministre déléguée chargée des Français de l’étranger sous François Hollande. « Cette attaque est une partie du grand plan que les Etats-Unis sont en train de déployer, et qui vise à assurer une domination complète sur l’Amérique latine, mais aussi les grands territoires voisins que sont le Canada et le Groenland. »
Pour sa part, le sénateur LR Christian Cambon, envoyé spécial du président du Sénat pour les relations internationales, insiste sur « l’exploit militaire que représente cette intervention, qui envoie du même coup un sérieux avertissement au reste du monde ». « C’est le retour des empires et de la méthode forte », ajoute-t-il.
Cédric Perrin évoque comme principal moteur des Etats-Unis « la prédation des réserves pétrolières du Venezuela », les plus importantes du monde, un objectif plus ou moins assumé par Donald Trump lors de la conférence de presse qu’il a donné quelques heures après la capture de Nicolas Maduro. Mais aussi « la volonté de faire tomber Cuba en asséchant les flux pétroliers en direction de l’île. »
Jusqu’ici Washington évoquait la lutte contre le trafic de cocaïne comme principal prétexte, argument déjà mis en doute par de nombreux commentateurs dans la mesure où le Venezuela n’est pas un gros producteur de drogue. Pourtant, Cédric Perrin rappelle « qu’il s’agit bien d’un narco-Etat par lequel transite la marchandise ». « Le sujet est moins celui de la production que de la liberté laissée aux trafiquants et à la criminalité organisée. On sait bien comment Nicolas Maduro s’est enrichi », pointe le sénateur.
« J’entends de nombreuses personnes se féliciter de cette intervention en rappelant que Nicolas Maduro est un dictateur, mais au-delà de ce sujet, si on laisse la porte ouverte à ce type d’intervention, c’est la fin du droit international », commente Guillaume Gontard, le président du groupe écologiste qui fustige « le délire impérialiste des Etats-Unis, digne d’un film de science-fiction ». « N’ayons pas d’ambiguïté sur Maduro, un vrai dictateur, qui a volé les élections et bafoué les droits de l’homme dans son pays, mais est-ce qu’un simple mandat d’arrêt émis par les Etats-Unis pouvait justifier une telle violation de la charte de l’ONU ? », interroge Patrick Kanner, le président du groupe socialiste au Sénat.
En France, la réaction d’Emmanuel Macron a suscité de nombreux commentaires, à gauche de l’échiquier politique notamment, dans la mesure où le chef de l’Etat, dans un message posté sur X, n’a pas évoqué la violation du droit international et de la souveraineté d’un Etat par un autre, appelant plutôt à une transition « pacifique, démocratique et respectueuse de la volonté du peuple vénézuélien ». Quelques heures plus tôt, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, avait pourtant estimé que cette intervention « contrevenait au principe de non-recours à la force qui fonde le droit international », et reproché aux Etats-Unis de jouer avec « la sécurité du monde ». Ce lundi matin, en Conseil des ministres, le chef de l’Etat a fini par se montrer plus critique avec Washington : la France « n’approuve pas la méthode » pour renverser le président vénézuélien, a-t-il déclaré.
« D’un côté on acquiesce, de l’autre on condamne. C’est le en même temps macroniste qui nous place en porte-à-faux sur la scène internationale », soupire Cédric Perrin. Inversement, Christian Cambon y voit « une forme d’habileté diplomatique » : « On laisse au Quai d’Orsay le soin de rappeler le droit, et au président de la République celui de faire de la politique », note-t-il. « Sur le moment, la réaction du président de la République m’a terriblement énervée, je l’ai trouvé en dessous de tout. On attend spontanément de la France qu’elle défende le droit international », commente Hélène Conway-Mouret. « Mais je constate que les autres États européens ont réagi, peu ou prou, de la même manière. Keir Starmer, le Premier ministre du Royaume-Uni, a donné une interview affligeante. Le problème c’est qu’aujourd’hui, pour l’Europe, le sujet le plus important reste l’Ukraine et nous sommes tellement dépendants des Etats-Unis sur ce dossier que nous n’osons plus rien dire », soupire-t-elle.
« Aujourd’hui, la France est dans une situation telle d’endettement et de blocage qu’elle a cessé d’être une puissance de stabilité », observe Cédric Perrin. « Nous n’avons plus les moyens de faire respecter le droit international ». Pour l’élu, ce silence donne « quitus » aux Etats-Unis et aux deux autres grandes puissances que sont la Russie, agresseur de l’Ukraine, et la Chine qui a des velléités sur Taïwan. Patrick Kanner va jusqu’à parler « d’une jurisprudence du coup de force ».
Pour l’heure, c’est en direction du Groenland que semblent se porter les ambitions de Donald Trump. « Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper », a-t-il affirmé devant des journalistes, à bord de l’avion présidentiel Air Force One qui le ramenait de sa résidence de Floride dimanche soir. « Si j’étais habitant du Groenland ou membre du gouvernement danois, j’aurais peut-être du mal à dormir la nuit », commente Cédric Perrin. « Aujourd’hui, si le Groenland devait subir une annexion, je ne suis pas sûr qu’il y aurait une réaction européenne, ce qui serait particulièrement grave », ajoute-t-il.
« Donald Trump n’agira sans doute pas de la même façon, c’est-à-dire avec des bombardements et en organisant l’enlèvement du Premier ministre, mais on peut très bien envisager, à court ou à moyen terme, un débarquement de troupes US en grand nombre. Les Européens finiront par le payer très cher s’ils continuent de penser que Trump n’ira pas au Groenland parce que le Danemark est un allié historique des Etats-Unis », estime Hélène Conway-Mouret. « En intervenant au Groenland, un territoire lié à l’Union européenne, Donald Trump remettrait en question les grands équilibres mondiaux. Ce ne serait plus America first, mais America against the world », alerte Patrick Kanner.
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