« En réalité, l’Occident est mort », considère Sylvie Bermann auditionnée par la commission des affaires étrangères du Sénat ce mercredi 7 janvier. L’ancienne ambassadrice de France en Chine et en Russie a répondu aux questions des sénateurs sur la situation politique internationale et notamment sur les dernières actions des Etats-Unis et la capture de Nicolás Maduro le 3 janvier. Alors que le président américain, Donald Trump multiplie les menaces et les prétentions territoriales comme avec le Groenland, Sylvie Bermann estime que la période est marquée par une « incertitude stratégique ou des anciens amis, des anciens alliés deviennent des adversaires stratégiques ».
La réaffirmation de la « logique impérialiste »
En s’attaquant à Nicolás Maduro, l’administration américaine a confirmé plusieurs des éléments esquissés dans la stratégie de sécurité nationale américaine publiée en décembre 2025. Le document actait notamment la domination des Etats-Unis sur « l’hémisphère occidental » ou sur le continent américain de manière globale et réhabilite la doctrine Monroe et son corollaire, la « doctrine Donroe » comme l’appelle Donald Trump. « C’est une logique impérialiste et c’est la logique qui est celle de Vladimir Poutine et dans une moindre mesure celle de Xi Jinping », juge Sylvie Bermann, notant que l’intervention au Venezuela tranche avec les précédents historiques existants.
Alors que sur le plan interne, la base de l’électorat trumpiste rejetait assez largement l’idée d’une implication des Etats-Unis contre l’Iran en juin dernier, force est de constater que la donne est fondamentalement différente en ce qui concerne le Venezuela. « [Donald Trump] avait dénoncé la politique du ‘regime change’ des néoconservateurs en considérant que ça avait débouché sur des échecs », rappelle l’ancienne ambassadrice évoquant l’invasion américaine en Irak et son coût colossal pour les finances américaines A l’inverse, l’opération « Absolute Resolve » n’a duré que quelques heures, les Etats-Unis n’ont subi aucune perte et devraient en tirer des gains économiques et stratégiques importants. « Malgré son côté fantasque, mal élevé et iconoclaste, il a une vision qui est tout à fait cohérente : c’est ‘America first’ et ses relations sont fondées essentiellement sur cette base », pointe Sylvie Bermann. Une conception des relations internationales qui pousse les Etats-Unis à recourir à des méthodes proches de l’extorsion, y compris par la force, pour servir ses intérêts.
Une reconfiguration globale des relations internationales
L’ancienne représentante de la France à Moscou souligne la continuité entre « les déclarations de son premier mandat » et la politique internationale actuellement menée par Donald Trump considérant que cette approche marginalise l’approche multilatérale, privilégiée depuis la fin de la guerre froide. « L’action de Trump au Venezuela sera une forme de légitimation de l’impérialisme aussi bien de Vladimir Poutine que de Xi Jinping », avance Sylvie Bermann. Sans nécessairement précipiter une invasion de Taïwan par la République populaire de Chine comme l’expliquait Marc Julienne pour publcisenat.fr, les récentes manœuvres américaines effacent progressivement les structures internationales ainsi que les coutumes écartant le recours à la force comme moyen légitime de servir ses intérêts.
« On ne va pas faire la guerre aux Américains et ils le savent très bien »
« Dans cette période où c’est la loi du plus fort qui l’emporte, l’Union européenne qui fondait sa création et son existence sur la paix et la réconciliation est dans une période d’affaiblissement et d’interrogation sur son avenir », résume Sylvie Bermann. Après avoir subi les droits de douane américains, les pays européens se révèlent vulnérables et incapables d’exercer la moindre influence sur Washington. Une situation exacerbée par le soutien européen à l’Ukraine, alors même que des discussions ont eu lieu entre Emmanuel Macron, Volodymyr Zelensky et les émissaires américains hier à Paris. « Si vous voulez aider à un accord de paix [entre la Russie et l’Ukraine], vous ne pouvez pas parler à une seule partie et être obligé de se tourner vers ‘Daddy Trump’ pour faire passer les positions françaises », explique l’ancienne ambassadrice.
Tandis que Donald Trump assure vouloir prendre le contrôle du Groenland, la relation transatlantique pourrait évoluer vers la vassalisation du continent européen, un aspect également évoqué dans la stratégie de sécurité nationale américaine. « On ne va pas faire la guerre aux Américains et ils le savent très bien », rappelle Sylvie Bermann. Interrogé par le sénateur socialiste, Mickaël Vallet sur la difficulté du ministère des affaires étrangères à désigner l’opération américaine comme un coup d’Etat, l’ancienne diplomate considère que « quand les puissances du Sud global parlent d’un deux poids deux mesures des puissances occidentales, elles ont raison ! » « Quand on qualifie, ça dépend du pays », ajoute Sylvie Bermann résumant l’impossibilité pour les Européens d’écorner la qualité des relations transatlantiques.