Affaire Michel Aubier : un serment devant le Sénat est-il juridiquement contraignant ?
Le pneumologue Michel Aubier est jugé ce mercredi à Paris pour avoir menti sur ses liens avec le groupe Total, lors d'une audition, sous serment, devant la commission d’enquête du Sénat, le 16 avril 2015. Pour son avocat, la commission d’enquête du Sénat n’étant pas une juridiction, le serment n’est pas contraignant.

Affaire Michel Aubier : un serment devant le Sénat est-il juridiquement contraignant ?

Le pneumologue Michel Aubier est jugé ce mercredi à Paris pour avoir menti sur ses liens avec le groupe Total, lors d'une audition, sous serment, devant la commission d’enquête du Sénat, le 16 avril 2015. Pour son avocat, la commission d’enquête du Sénat n’étant pas une juridiction, le serment n’est pas contraignant.
Public Sénat

Par Pierre de Boissieu

Temps de lecture :

3 min

Publié le

Mis à jour le

À la suite des révélations de Libération et du Canard enchaîné sur les liens du pneumologue Michel Aubier avec l’industrie pétrolière, le Sénat avait décidé, en avril 2016, de transmettre à la justice le cas de Michel Aubier pour « faux témoignage » sous serment devant une commission d’enquête du Sénat, un fait passible de 75 000 euros d’amende et de cinq ans de prison.

Le pneumologue, auditionné en 2015 sur le coût de la pollution de l’air, avait en effet omis de déclarer ses liens avec Total, affirmant notamment que « le nombre de cancers dans les pathologies respiratoires liées à la pollution [était] extrêmement faible ».

Une question prioritaire de constitutionnalité

François Saint-Pierre, l’avocat de la défense, dénonce « l’illégalité manifeste des poursuites. »  Il compte soulever une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) sur une ordonnance de 1958. La QPC est une mesure qui « permet à tout justiciable de contester, devant le juge en charge de son litige, la constitutionnalité d’une disposition législative applicable à son affaire parce qu’elle porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit. »

L’ordonnance de 1958 instaure l’article 434-13 du Code pénal qui dit que « le témoignage mensonger fait sous serment devant toute juridiction ou devant un officier de police judiciaire agissant en exécution d'une commission rogatoire est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. » Selon François Saint-Pierre, « une commission parlementaire n’est pas une juridiction en raison de la qualité de ses membres, qui sont élus et ne présentent pas la qualité d’indépendance et d’impartialité des magistrats. »  

« Il est parfaitement exact de dire qu’une commission d’enquête sénatoriale n’est pas une juridiction, mais mentir sous serment demeure un délit » souligne Bertrand Mathieu, spécialiste du droit constitutionnel. Pour lui, la question prioritaire de constitutionnalité ne peut donc que porter sur la nature juridique d’une commission d'enquête du Sénat, et non sur le fond. Mentir par omission, sous serment, constitue donc malgré tout un délit.

Le Sénat partie civile : une première

Après l'enquête préliminaire, le pôle santé publique du parquet de Paris avait estimé que le signalement pour « faux témoignage » était recevable. La sénatrice Modem, et anciennement EELV, Leila Aïchi, la rapporteure de la commission d’enquête, avait alors salué « un beau signal envoyé pour la suite », soulignant que Michel Aubier « minimisait l’impact du diesel sur la santé en tant que pneumologue ».

« L’ordonnance de 1958 prévoit qu’on prête serment devant une commission parlementaire, s’engageant ainsi à dire la vérité » détaille Jean-François Husson, le président de la commission d’enquête, devant laquelle Michel Aubier avait prêté serment. « Il s’agit du respect des institutions » avance-t-il.

C’est la première fois que le Sénat se porte partie civile pour son action parlementaire dans un procès. En tant que partie civile, la Haute Assemblée peut demander réparation du préjudice subi. Aussi, dorénavant, à chaque témoignage sous serment devant les commissions d’enquête, cet événement sera rappelé.

« En tant que président de la commission d’enquête, j’ai voulu faire respecter nos institutions publiques et politiques » explique Jean-François Husson. « Sinon, l’on dirait qu’il y a des complicités » rappelle-t-il. « Il en va de la séparation des pouvoirs. »

 

Partager cet article

Dans la même thématique

Dette publique : la piste d’une annulation partielle, défendue par Jean-Luc Mélenchon, se heurte à de nombreuses difficultés
7min

Politique

Dette publique : la piste d’une annulation partielle, défendue par Jean-Luc Mélenchon, se heurte à de nombreuses difficultés

Le candidat de la France insoumise à l’élection présidentielle remet dans le débat sa proposition d’effacement des 20 % de la dette publique logée dans la Banque de France. Une solution en apparence miracle, qui en réalité rencontrerait plusieurs difficultés. Risques inflationnistes, mise au ban de l’Europe, perte de confiance : des obstacles comme des dangers barrent la route.

Le

SIPA_01234434_000029
6min

Politique

Présidentielle 2027 : Philippe et Attal font de l’école un nouveau terrain de bataille, au risque d’éreinter le bilan Macron

À quelques jours de la rentrée scolaire, Édouard Philippe et Gabriel Attal font de l’éducation l’un des premiers terrains de la présidentielle de 2027. Les deux anciens Premiers ministres d’Emmanuel Macron partagent un constat : niveau scolaire insuffisant, recrutement difficile, rémunération trop faible des enseignants, problèmes d’autorité, mais divergent sur les réponses à apporter. Une bataille programmatique qui les oblige aussi à se confronter à leur propre bilan au sein de la majorité depuis la présidentielle de 2017.

Le

Montreuil: Les rencontres de Montreuil pour rassembler la gauche
4min

Politique

Primaire PS/Place publique : comment va-t-elle se passer ?

Le bloc social-démocrate s’organise pour trouver son candidat à la présidentielle. Le Parti socialiste et Place publique organisent une primaire destinée à leurs adhérents et sympathisants. Ses modalités ont été longuement débattues : la question du prix de la participation ainsi que l’engagement à ne pas s’allier avec LFI aux législatives ont agité les négociateurs. L’accord trouvé doit être validé par les organes décisionnels des deux partis ce mardi soir.

Le

Capture d’écran du documentaire « Montand est à nous » d’Yves Jeuland
5min

Politique

Les « docus de l’été » : Du communisme à l’Aveu de Costa-Gavras, la vie d’Yves Montand racontée par Yves Jeuland

Fasciné depuis son enfance par la vie d’Yves Montand, dans son film Montand est à nous, Yves Jeuland nous propose un voyage dans la vie de la star française. Une forme d’inventaire affectif du réalisateur pour celui qui fut tour à tour un chanteur et un comédien engagé aux côtés du parti communiste avant d’en dénoncer les errements, dans l’un de ses rôles les plus célèbres, dans le film de Costa Gavras l’Aveu. "Montand est à nous", un documentaire d’Yves Jeuland à voir cet été sur Public Sénat.

Le