Biodiversité : le rapport choc de l’ONU
Un rapport produit en 3 ans par la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité dresse un tableau sombre sur le rythme d’extinction des espèces. Comme pour le climat, il appelle les dirigeants internationaux à prendre rapidement la mesure du problème.

Biodiversité : le rapport choc de l’ONU

Un rapport produit en 3 ans par la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité dresse un tableau sombre sur le rythme d’extinction des espèces. Comme pour le climat, il appelle les dirigeants internationaux à prendre rapidement la mesure du problème.
Public Sénat

Par Guillaume Jacquot (Sujet vidéo : Jérôme Rabier)

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Un sur huit millions. Un million d’espèces animales et végétales (sur un total de huit) pourraient disparaître de la Terre dans les prochaines décennies si l’espèce humaine ne modifie pas radicalement, et rapidement, son comportement à brève échéance. Ce chiffre alarmiste est le premier enseignement d’un rapport produit par un groupe international d’experts sur la biodiversité (IPBES), sous l’égide des Nations Unies.

Se focalisant sur l’état de la faune et de la flore, et sur les causes de son déclin à grande échelle, ce rapport a nécessité trois ans de recherche, la participation de centaines de scientifiques. Le constat d’une dégradation de la diversité de la vie fait aujourd’hui l’objet d’un constat partagé : les 132 États de cette plateforme ont approuvé le 4 mai, au terme d’intenses négociations, les conclusions « tout à fait alarmantes » de l’IPBES, l’équivalent du GIEC (groupe international d’experts sur le climat) pour les espèces. Les Nations unies veulent que ce défi ait la même résonance que le changement climatique. L’appel a d’ailleurs été lancé à quelques heures d’intervalle par François de Rugy, le ministre de la Transition écologique et solidaire.

Chargées d’éclairer les orientations des décideurs, notamment politiques, à travers le monde, les preuves scientifiques sont désormais là, tangibles. « Personne ne pourra dire que nous ne savons pas que nous sommes en train de dilapider un patrimoine mondial environnemental, constitué au fil de l’histoire », a clarifié la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay.

Selon les scientifiques, à l’origine de cette vaste étude, ce sont bien les activités humaines « qui ont profondément altéré la nature ». « La vie sur terre se détériore rapidement, partout dans le monde, et pratiquement tous les indicateurs de l’état mondial de la biodiversité diminuent », avertit cet après-midi le professeur allemand Joseph Settele, l’un des auteurs des travaux.

« On n’a pas encore perdu la bataille »

Modification dans l’utilisation des terres, exploitation des ressources, changement climatique, pollution, ou encore présence d’espèces envahissantes sont les cinq grandes causes directes, responsables de cet effondrement en cours. Plantes et animaux « sont plus menacés que jamais dans l’histoire de l’espèce humaine », avertit le scientifique.

Le tableau apparaît bien sombre. Mais ce cri d’alarme, relayé le jour où le G7 des ministres de l’environnement poursuit ses travaux, doit servir d’électrochoc, voire de « message d’espoir », selon les mots de la française Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de la plateforme intergouvernementale. « Nous ne voulons pas qu’on se sente découragés, qu’on se dise qu’on a perdu la bataille, ce n’est pas le cas. Si nous lui donnons la possibilité, la nature va reconstituer ses droits. »

Une série de recommandations, assez générale, est adressée aux dirigeants de la planète. Pêle-mêle, le groupe d’experts appelle sans plus tarder à revoir les habitudes de consommation, en modifiant « en profondeur » par exemple l’alimentation, ou encore la production d’énergie. Il est également conseillé de mettre en place des systèmes incitatifs, pour encourager la préservation de la biodiversité. Moins anecdotique, le groupe de l’IPBES conseille de changer d’approche sur le terrain de l’économie. « Il faut arrêter de considérer que la croissance est une fin en soi », demande l’anthropologue américain Eduardo S. Brondizio, l’un des co-auteurs du rapport.

La biodiversité est au menu des préoccupations du G7 (présidé actuellement par la France), groupe de sept économies qui représente près de la moitié du PIB mondial. Mais le véritable rendez-vous est prévu pour 2020, année de la 15e conférence sur la biodiversité (COP15), qui se tiendra en Chine. Beaucoup espèrent un tournant, du même ordre que le protocole de Kyoto de 1997 ou encore l’accord de Paris de 2015. « Depuis 1992 [date du sommet de Rio], la perte de la biodiversité s’est accentuée. Nous avons ignoré les mises en garde d’il y a trente ans. Des objectifs sans actions ne servent à rien », met en garde le président sortant de l’IPBES, Robert Watson, qui portait ce lundi une cravate recouverte de dodos, ces gros oiseaux disparus il y a plus de trois siècles à cause de l’action de l’Homme.

« Combien de rapports faudra-t-il encore ? »

À l’échelle de la France, la bataille n’est pas seulement environnementale. Elle est aussi politique. Plusieurs élus appellent à prendre la mesure de la gravité de la situation. « Elle appelle à des « politiques radicales et urgentes », explique par exemple le député Matthieu Orphelin, ancien membre du groupe La République en marche, et proche de Nicolas Hulot, l’ancien ministre de l’Écologie qui avait claqué la porte, déçu par la politique environnementale du gouvernement. « Les solutions sont là et demandent du courage », ajoute-t-il. « Combien de rapports faudra-t-il encore pour changer de modèle ? » s’interroge Célia Blauel (Europe Écologie-Les Verts), adjointe à la maire de Paris chargée des questions environnementales.

En face, la secrétaire d’État Brune Poirson défend son bilan et salue la signature par le G7 d’une « charte de Metz », s’engageant pour la biodiversité. Au même moment, plusieurs élus à gauche dénoncent les contradictions de l’exécutif, à l’heure des dernières révélations de Mediapart. Le journal en ligne explique que le Conseil national de protection de la nature pourrait perdre son droit de regard sur les demandes de dérogation à la protection des espèces protégées. Cette structure est actuellement saisie à chaque projet d’aménagement si les travaux impactent l’habitat naturel. « La protection de la biodiversité n’est pas un frein, c’est un impératif », attaque l’eurodéputé Guillaume Balas, engagé dans le mouvement de Benoît Hamon.

Le rapport du groupe d’experts internationaux est aussi l’occasion de rappeler que la qualité de vie des êtres humains sera directement impactée en cas d’effondrement de la biodiversité, à travers l’insécurité alimentaire ou des crises économiques. « Cette érosion est aussi une menace pour la paix et la sécurité », avertit Audrey Azoulay.

C’est sur cette interdépendance qu’insiste le sénateur (LR) Michel Vaspart, vice-président de la commission de l'aménagement du territoire et du développement durable. Selon le sénateur des Côtes-d’Armor présent à Metz, les ministres de l’Environnement du G7 sont d’accord sur un point : la « perte de biodiversité pourrait contrarier fortement la lutte contre la pauvreté ». Coïncidence du calendrier, c’est aussi ce lundi que s’être ouvert à Matignon un sommet réunissant partenaires sociaux et associations pour sonner la « mobilisation générale » sur l’emploi mais aussi sur l’écologie.

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