« Cacophonie », « opération de communication » : le lancement des états généraux de la laïcité surprend au Sénat

« Cacophonie », « opération de communication » : le lancement des états généraux de la laïcité surprend au Sénat

Alors que l’examen au Parlement du projet de loi sur le respect des principes de la République est déjà bien engagé, des sénateurs de plusieurs tendances s’interrogent sur l’initiative que vient de prendre Marlène Schiappa sur le front de la laïcité.
Public Sénat

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Mis à jour le

Les esprits s’échauffent parfois lorsqu’il est question de la laïcité. C’est pour tenter de dépassionner le débat que Marlène Schiappa va lancer ce 20 avril une nouvelle consultation nationale. C’est au Conservatoire national des arts et métiers, que la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté donnera le coup d’envoi des « états généraux de la laïcité », un cycle parti pour durer jusqu’à l’été. Conférences et tables rondes sur la liberté d’expression ou encore « l’intégration citoyenne », la ministre veut convoquer des intellectuels, des responsables religieux, des associations, des syndicats, ou encore la jeunesse via une consultation en ligne. Marlène Schiappa veut que cette séquence soit l’occasion de « faire vivre la laïcité partout sur le territoire, d’en faire la pédagogie et de lutter contre les fake news », a-t-elle expliqué ce week-end au Journal du Dimanche.

Au Sénat, qui sort à peine de deux semaines d’examen en séance sur le projet de loi relatif au respect des principes de la République, où il a été beaucoup question de laïcité, l’initiative étonne. « Je trouve que c’est un peu fou d’être obligé de faire ça », s’exclame Jacqueline Eustache-Brinio (LR), l’une des deux rapporteures du projet de loi, « très sceptique sur l’intérêt » de ces nouveaux états généraux. « Ce sont les responsables politiques qui doivent réaffirmer » le concept de laïcité « au quotidien », demande-t-elle.

« Une façon de reprendre la main »

Sa collègue Dominique Vérien (Union centriste), rapporteure en charge du volet sur les cultes du projet de loi, estime que ce rendez-vous va venir se « télescoper » avec la discussion parlementaire, qui doit reprendre mi-mai avec une commission mixte paritaire. « C’est un outil pour contrer les points de vue qui ne sont pas les siens, qui seraient issus du Sénat ou de l’Assemblée », anticipe la sénatrice de l’Yonne. « Je pense que c’est une opération de communication, une façon de reprendre la main. » « On fait tout dans le désordre », se lamente le sénateur Jérôme Bascher, l’un des sénateurs LR en pointe lors des débats en séance. La centriste Nathalie Goulet rappelle aussi le souhaite d’Emmanuel Macron de lancer en parallèle un grand débat national sur la drogue. « Que de gadgets alors que nous devons en finir avec la pandémie, relancer l’économie et assurer la protection des plus fragiles touchés par la crise économique », s’est-elle désolée sur Twitter.

« Je ne comprends pas bien la chronologie de l’action gouvernementale »

A gauche également, l’accueil est tout froid. « Je ne comprends pas bien la chronologie de l’action gouvernementale », s’étonne la socialiste Laurence Harribey. « C’est dommage que ce processus pour consulter et éclairer n’ait pas eu lieu avant les textes. On aurait gagné de la maturité, à poser les problèmes de façon plus sereine. » Réservée au départ sur une consultation comme la Convention citoyenne pour le climat, la sénatrice en a finalement retenu l’image d’un processus utile pour s’approprier les sujets. A condition de bien s’articuler avec l’agenda parlementaire. « J’ai l’impression d’une espèce de cacophonie. On en vient à une bataille médiatique, ça n’a pas beaucoup de sens. »

Le communiste Pierre Ouzoulias souligne que ce n’est « pas la première fois » que le gouvernement organise une concertation alors que le processus parlementaire est déjà bien engagé et contraint par une procédure accélérée. Au début de l’année, le gouvernement avait notamment convoqué un « Beauvau de la sécurité », en plein débat sur le texte sécurité globale. « On a du mal à s’imaginer que ça soit une concertation sincère. Je me demande si ce n’est tout simplement pas quelque chose pour exploiter politiquement les dissensions apparues lors de la discussion de la loi », s’avance le sénateur des Hauts-de-Seine.

En matière de précédent, la sénatrice Dominique Vérien se remémore du Grenelle des violences conjugales, qui avait surtout servi à « mettre le focus sur le sujet ». Elle n’en espère pas plus pour ces états généraux de la laïcité. « Cela ne va rien changer », craint-elle. « Le seul intérêt, ce serait de permettre ce qu’est la laïcité à la française, une chose qui s’impose à tous. » « Expliquer la laïcité aux jeunes, pourquoi pas », reconnaît Jacqueline Eustache-Brinio. Mais la sénatrice du Val-d’Oise aurait aimé plus de propositions concrètes de la part du gouvernement. « Ce qui m’intéresse, c’est qu’on se dise enfin que nous avons donné des crédits et de l’argent à des organismes qui étaient censés porter la laïcité et qui ont fait l’inverse. »

« Il y a un travail pédagogique à faire partout dans les territoires »

Un récent sondage de l’Ifop, réalisé auprès de lycéens, laissait par ailleurs apparaître une courte majorité de personnes interrogées, favorable au port de signes religieux ostentatoires dans leurs établissements, ou encore opposée au droit de critiquer des croyances religieuses. « Il y a un travail pédagogique à faire partout dans les territoires, les écoles, les collèges, plutôt que ce grand raout », appelle la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio.

Soulignant auprès du JDD que la laïcité n’est « en aucun cas une arme de répression contre les religions », Marlène Schiappa a affirmé que le but de l’opération était « justement de sortir de la tenaille entre d’un côté les identitaires d’extrême droite et de l’autre les indigénistes et Europe Écologie-Les Verts ». Une petite pique lancée en direction des écologistes, qui rappelle certains échanges tendus qui avaient opposé le groupe écologiste au Sénat au gouvernement ou à la droite sénatoriale. La sénatrice EELV Esther Benbassa a d’ailleurs ironisé sur la paternité de ces états généraux. « Soyons plus précis. Le Printemps Républicain organise les états généraux de la laïcité. L’Élysée ne semble pas vraiment être au courant mais Marlène Schiappa, elle, est très contente. »

Si la ministre tisse l’espoir de voir des « points d’accords » à l’issue de ses états généraux, la gauche du Sénat, qui a assisté au durcissement du projet de loi contre le séparatisme en séance, note que le gouvernement va déjà devoir passer par la case de la commission mixte paritaire (CMP). « Rien que cette proposition d’états généraux est quelque part un aveu de faiblesse sur le texte, tel qu’il est sorti du Sénat », estime Laurence Harribey. « Lancer une concertation publique, c’est considérer qu’il ne peut rien sortir de convenable pour le gouvernement CMP », pronostique également Pierre Ouzoulias.

Dans la même thématique

France Macron
10min

Politique

Européennes : comment l’accord entre l’UDI et Renaissance se « deale » au plus haut niveau

Ce sera officiel lors d’un conseil national de l’UDI, le 23 mars, mais le principe a été acté au plus au niveau. Le parti centriste va faire liste commune avec Renaissance pour les élections européennes. Emmanuel Macron a reçu en début d’année le sénateur Hervé Marseille, patron de l’UDI, pour conclure l’accord. Reste à définir les places sur la liste. Pour l’UDI, le nom de l’ex-sénatrice Valérie Létard est cité…

Le