Devant les sénateurs, Vincent Bolloré esquive et assure qu’« il n’y a aucune idéologie politique » dans ses médias
Auditionné pendant deux heures au Sénat, Vincent Bolloré a assuré qu’il n’avait aucune visée politique. Ses intérêts seraient « purement économiques » en investissant dans les médias. Il a minimisé la taille de son empire, soulignant la nécessité de faire le poids face aux géants américains, et rejeté tout interventionnisme. Quant à Eric Zemmour, « personne ne pensait qu’il allait être président de la République » a-t-il lâché dans un beau lapsus…

Devant les sénateurs, Vincent Bolloré esquive et assure qu’« il n’y a aucune idéologie politique » dans ses médias

Auditionné pendant deux heures au Sénat, Vincent Bolloré a assuré qu’il n’avait aucune visée politique. Ses intérêts seraient « purement économiques » en investissant dans les médias. Il a minimisé la taille de son empire, soulignant la nécessité de faire le poids face aux géants américains, et rejeté tout interventionnisme. Quant à Eric Zemmour, « personne ne pensait qu’il allait être président de la République » a-t-il lâché dans un beau lapsus…
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C’était l’audition certainement la plus attendue de la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias. Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire du groupe Bolloré, ancien président du conseil de surveillance de Vivendi et du groupe Canal +, s’est retrouvé sur le grill des sénateurs. Mais pendant deux heures, ils ont dû faire face à un mur. Ou plutôt un menhir, tant les questions des élus ont semblé ne pas ébranler le Breton, qui a passé son temps à les esquiver ou à botter en touche.

En ouverture, le rapporteur, le sénateur PS David Assouline, a pris le temps d’énumérer les entités de « l’empire » Bolloré dans les médias. Au-delà du groupe Canal, de CNews, C8 et d’Europe 1, du JDD, de Paris Match et de Prisma, avec la prise de contrôle en cours de Lagardère, il faut ajouter l’édition : Plon, les Editions Perrin, le groupe Robert Laffont, Hachette et Calmann Levy, du côté de Lagardère. Sans oublier Havas, dans la publicité, ou l’institut de sondage CSA. Et on pourrait en citer beaucoup d’autres, plus petits. Une (très) longue liste qui montre le poids du groupe. Et en quoi « la diversité risque d‘être appauvrie », pointe le socialiste.

Vivendi, « un petit nain », selon Vincent Bolloré

Vincent Bolloré, qui avait prévu le coup, sort un PowerPoint. A gauche, le géant Apple et sa capitalisation boursière de 2812 milliards d’euros. A l’autre bout, à droite, en tout petit, Vivendi et ses 15 milliards d’euros. « Le géant Vivendi, quand on regarde les choses telles qu’elles sont, et pas telles qu’on voudrait le présenter, c’est un petit nain », explique Vincent Bolloré. Quant au « segment de l’information », il prend le soin de souligner que CNews, ce n’est qu’« un million de téléspectateurs », quand BFM est à 2,2 et TF1 à 9 millions. C’est Pascal Praud qui va être content. Mais le patron salue quand même « les succès récents » de la chaîne info.

On en vient à la question qui sous-tend son audition : quels sont les desseins de Vincent Bolloré en investissant dans les médias, stratégie commencée doucement dans les années 2000, avant d’accélérer ? La réponse de l’industriel est simple : faire de l’argent. Il suffisait d’y penser. « Dans le monde, le secteur des médias, c’est le deuxième secteur le plus rentable après le luxe. Il y a beaucoup de gens qui gagnent beaucoup d’argent dans les médias ». Il continue :

Notre intérêt n’est pas politique, n’est pas idéologique, c’est un intérêt purement économique.

« Un groupe patriote »

« Il n’y a aucune idéologie politique » insiste l’homme d’affaires. Il répète que le but du groupe, c’est le sport, le cinéma et les séries. Le politique ne représente rien, ou presque. Pour lui, la seule « question, c’est est-ce que le groupe est capable d’aller faire rayonner la culture française ou pas ». Autrement dit, le groupe Bolloré n’est rien d’autre que le village d’Astérix assiégé par les Romains – devenus les GAFA – mais il résiste à l’envahisseur. Vivendi, c’est d’ailleurs « un groupe patriote ». Celui qui a passé les rênes, alors que le groupe va fêter ses 200 ans, « espère avoir poussé (les dirigeants) à essayer de défendre cette culture Française » contre les géants américains. « Est-ce qu’on va grandir ? Je n’en sais rien, ce n’est pas moi, ce sont mes successeurs. Je l’espère », finit-il par lâcher, sans en dire plus sur les prochaines acquisitions dans le viseur.

Le rapporteur David Assouline s’étonne : « Vous pouvez minimiser, en disant qu’il y a plus gros. Mais la télé est très prescriptrice d’opinion. […] Quand vous dites que c’est seulement pour un intérêt économique, beaucoup s’interrogent ». Le sénateur socialiste de Paris va plus loin, et met les pieds dans le PAF. « Il y a une certaine brutalité à détruire, liquider des rédactions. C’était le cas à i-Télé pour faire CNews », avant que ne vienne « ensuite une ligne idéologique très marquée ». On en vient au sujet que tout le monde a en tête : Eric Zemmour.

Mais promis juré, Vincent Bolloré l’assure : « Je n’ai aucune idéologie politique. Dans mon ADN, en dehors du fait que j’ai toujours dit que j’étais démocrate-chrétien, la seule chose que l’on peut trouver, c’est la liberté ». David Assouline, quelques minutes plus tard, sort la grosse artillerie, ce que critiquera ensuite la sénatrice LR Jacqueline Eustache-Brinio, qui exprime son « respect » à Vincent Bolloré :

Vous vous définissez comme démocrate-chrétien. Est-ce que le racisme et le négationnisme sont des valeurs démocrates chrétiennes ? Je ne crois pas. Est-ce à votre insu qu’une telle ligne éditoriale s’impose dans les médias que vous contrôlez ?

Le Breton sort lui de son portefeuille sa carte d’immunité, ou plutôt une lettre du général de Gaulle à son père Michel, résistant.

Lapsus sur Zemmour : « Personne ne pensait qu’il allait être président de la République »

De manière moins directe, le président centriste de la commission d’enquête, Laurent Lafon, insiste : « Un certain nombre d’observateurs des médias constatent que la chaîne Cnews n’est pas loin d’être une télé d’opinion. Est-ce que vous partagez ce constat ? » demande-t-il, alors que l’autorisation d’émettre du CSA ne permet officiellement pas de faire de ce canal un média d’opinion.

CNews, c’est une « chaîne de débat » répond-il. Nuance. Il continue : « Eric Zemmour, il publiait des livres à des centaines de milliers d’exemplaires, bien avant qu’il ne revienne sur CNews », souligne Vincent Bolloré, qui s’inscrit en faux contre l’idée qu’il défendrait plus un « courant de pensée » qu’un autre. Sur sa lancée, il signe un joli lapsus en parlant toujours d’Eric Zemmour : « Il y a tellement de courants de pensée dans nos livres, dans nos émissions… Personne ne pensait, personne ne savait qu’il allait être président de la République ». David Assouline corrige : « Il ne l’est pas encore… » Regardez :

« Je ne regarde pas beaucoup la télévision pour tout vous dire »

Quand le centriste Vincent Capo Canellas l’interroge sur la place grandissante des éditorialistes à la télé, il finit par lâcher au cours de sa réponse : « Je ne regarde pas beaucoup la télévision pour tout vous dire ». On comprend mieux. Il dit aussi : « Dans notre pays, tout le monde peut s’exprimer. On est des Gaulois. Chacun exprime ce qu’il a à dire ». Astérix, on y revient. Le sénateur Pierre Laurent vient lui rappeler que « non, Eric Zemmour, ce n’est pas une opinion comme une autre », puisque le candidat d’extrême droite a été condamné par la justice plusieurs fois. « Hier, c’est la troisième fois qu’il a été condamné pour incitation à la haine raciale (pour « provocation à la haine et à la violence » en réalité, après ses propos sur les mineurs isolés, qu’il avait traités en 2020 sur CNews de « voleurs », « violeurs » et « assassins », ndlr) Le racisme n’est pas une opinion comme une autre. C’est un délit » recadre l’ancien numéro 1 du PCF.

Les autres sujets, l’actionnaire majoritaire du groupe Bolloré les balaie du même revers de la main. Les nominations ? « Je n’ai pas le pouvoir de nommer qui que ce soit à l’intérieur des chaînes. Je peux proposer, donner mon avis. […] Ma capacité personnelle à aller imposer des choses n’est pas très importante », tente le magnat Breton (voir ci-dessous). Les interventions ? « Ce hiatus sur les questions d’intervention, où on répète deux ou trois histoires qui sont les mêmes depuis 5 ans, c’est qu’à l’époque, Canal était en grande difficulté », dit-il. Mais un peu plus tard, il se trahit quelque peu en ne résistant pas à raconter une anecdote : le bulletin écrit à ses parents par sa « maîtresse de 7e-1 » : « Vincent se mêle de tout, il n’a plus qu’à prendre ma place ». Un bon résumé.

« Ça fait 200 ans que le groupe existe. Nous avons connu trois rois, un empereur et 26 présidents de la République »

Quant à la brutalité, il répond nécessité de relever les comptes, comme lorsqu’i-Télé perdait au total 400 millions d’euros : « Il y a des gens qui disent, « tu as une maladie, passe un examen et on va voir ». Si c’est ça être brutal, je suis brutal. Car c’est brutal de dire la vérité ». Les 70 journalistes partis, remplacés par d’autres, ce n’est au fond que la nature des choses : « C’est comme la mer. Elle s’écarte puis elle revient. […] C’est comme dans la vie ». La Bretagne encore.

A l’heure où Vincent Bolloré pense à la transmission de son empire et de ses valeurs, le puissant homme d’affaires entend s’inscrire dans le temps long. « Ça fait 200 ans que le groupe existe. Nous avons connu trois rois, un empereur et 26 présidents de la République. On s’adaptera », lâche Vincent Bolloré. Comprendre : ce n’est pas quelques sénateurs qui vont l’inquiéter. Un menhir.

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