Dominique Méda : « L’affaire George Floyd est le signe d’une explosion des inégalités sociales due à la crise »
Pour Public Sénat, une personnalité politique ou intellectuelle s’interroge sur le « monde d’après ». La sociologue Dominique Méda analyse une crise sociale qui a, selon elle, déjà commencé, et appelle à une grande relance verte.

Dominique Méda : « L’affaire George Floyd est le signe d’une explosion des inégalités sociales due à la crise »

Pour Public Sénat, une personnalité politique ou intellectuelle s’interroge sur le « monde d’après ». La sociologue Dominique Méda analyse une crise sociale qui a, selon elle, déjà commencé, et appelle à une grande relance verte.
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Par Steve Jourdin

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Quel premier bilan tirez-vous de la période qui s’est ouverte avec le déconfinement le 11 mai ?

La situation sanitaire a l’air sous contrôle. La crise sociale, en revanche, a déjà débuté. Si l’on regarde les premiers chiffres du chômage, on voit bien que la crise est en train de se déployer pleinement. Le risque est de voir se mettre en place, à l’instar de la crise de 2008, une politique d’austérité budgétaire, car on sait que les déficits vont s’accroître considérablement. Je crains une réponse « orthodoxe » à la crise sociale.

 

Vous redoutez que le monde d’après soit pire que le monde d’avant sur le plan social ?

Oui. Pendant le confinement, j’ai personnellement beaucoup écrit sur le « monde d’après », en mettant en évidence le fait qu’en raison de l’ampleur de la crise sanitaire on ne pourrait plus, une fois celle-ci derrière nous, fonctionner comme avant. À l’image d’autres personnalités intellectuelles, j’ai promu l’idée d’une rupture avec le néolibéralisme, et d’une remise en cause du postulat selon lequel le marché peut organiser seul l’allocation des ressources.

Il faut méditer l’expérience de la Seconde Guerre mondiale. C’est au cœur du conflit, alors que les combats faisaient encore rage, que les plus grands programmes sociaux de rupture ont été élaborés. Selon moi, nous devons aujourd’hui nous inspirer de cette philosophie. Or, ce que l’on constate depuis le déconfinement n’incite pas à l’optimisme. On a l’impression que les choses vont repartir comme avant. Il faut craindre un retour à l’austérité budgétaire et à la désinflation compétitive.

 

Une pratique semble appelée à perdurer, c’est le télétravail. Bonne ou mauvaise pratique selon vous ?

Le télétravail nous a permis de continuer à travailler et à maintenir du lien social pendant le confinement. À l’évidence, sur ce plan, c’est une bonne chose. Mais il existe aussi un certain nombre d’inconvénients au télétravail. Je pense par exemple à la fatigue provoquée par ces interactions purement numériques, à l’absence de contacts et d’échanges humains, au brouillage entre vie personnelle et vie professionnelle, ou encore à l’impossibilité pour un travailleur isolé de résister à une charge de travail trop importante.

Il ne faut pas que le télétravail devienne la norme. Il y a en effet un risque que les collectifs de travail se fragmentent encore un peu plus, et qu’il ne soit plus possible à terme d’avoir un équilibre des rapports de force entre l’employeur et les employés.

 

Quelle lecture faites-vous des événements américains, les manifestations qui ont été déclenchées à la suite du meurtre de George Floyd ont-elles selon vous un rapport avec la crise protéiforme que nous vivons actuellement ? 

Si ce meurtre reçoit autant d’écho à travers le monde, c’est bien qu’il est le signal de quelque chose qui dépasse les États-Unis. Je pense que le doigt est mis ici sur les inégalités sociales. Celles-ci ont été exacerbées à l’occasion de la crise sanitaire.

Je ne peux pas ne pas mettre en relation la mort de cette personne avec une étude publiée aux États-Unis et qui montre que, dans les industries qui étaient en première ligne pendant la crise, il y avait une surreprésentation des personnes à bas salaire, c’est-à-dire des femmes et des personnes de couleur. Pendant la crise, ce sont ces catégories qui ont pris les plus grands risques. Elles ont dû renoncer aux soins, et étaient donc davantage menacées par le virus.

 

Le gouvernement français a-t-il bien géré la crise ?

Notre pays a été très mal en point du fait des énormes pénuries que nous avons connues. Les personnes qui ont continué à travailler ont été surexposées au virus, et ont été privées des moyens de protection. Cela explique sans doute une partie de la surmortalité qu’on a connue. La responsabilité n’incombe pas seulement à ce gouvernement, mais à toute une politique qui depuis une trentaine d’années met l’austérité budgétaire au premier plan et oublie de mettre en place les mesures de prévention qui sont absolument nécessaires.

Il faut mettre en cause toutes ces idéologies qui nous ont laissés penser que l’État n’avait finalement pas un rôle très important, et que les questions de prévention de la santé et de production stratégique pouvaient être laissées de côté. La question de l’État et de sa responsabilité revient aujourd’hui au premier plan.

 

Concrètement, qu’est-ce qu’il faudrait faire pour sortir de cette crise par le haut ?

La première mesure à prendre est moins une mesure qu’une politique. Il faut mettre en œuvre une grande relance verte. Cette crise sanitaire est un coup de semonce qui nous montre que nous ne sommes pas préparés à la crise qui vient. La crise climatique sera beaucoup plus dramatique.  Il faudrait aussi augmenter les salaires des travailleurs essentiels, qu’il s’agisse des soignants ou des métiers du « care ». Nous devons restreindre l’échelle des rémunérations, parce qu’on a vu pendant cette crise que des professions qui ont des rémunérations exorbitantes avaient une utilité sociale bien moindre que celle des travailleurs essentiels.

Enfin, une refonte de notre fiscalité me semble indispensable. L’impôt sur le revenu doit être plus progressif. Les plus hauts revenus doivent être mis à contribution afin de financer les mesures de justice sociale.

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