Elizabeth II : 70 ans de « Je t’aime moi non plus » entre la France et la Grande-Bretagne
Elizabeth II, francophone et francophile, a joué un rôle d’apaisement dans les relations franco-britanniques. A la fois amis et adversaires, les deux pays sont restés des alliés solides pendant le règne d’Elizabeth II, malgré des périodes de refroidissement diplomatique.

Elizabeth II : 70 ans de « Je t’aime moi non plus » entre la France et la Grande-Bretagne

Elizabeth II, francophone et francophile, a joué un rôle d’apaisement dans les relations franco-britanniques. A la fois amis et adversaires, les deux pays sont restés des alliés solides pendant le règne d’Elizabeth II, malgré des périodes de refroidissement diplomatique.
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Par Tam Tran Huy

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« Lorsqu’ils se rencontrent, nos compatriotes retrouvent toujours ce mélange unique d’amitié, de rivalité dans la bonne humeur, ainsi que l’admiration qui constituent l’essence des liens qui unissent la Grande-Bretagne et la France ». Ainsi Elizabeth II résumait-elle les relations entre les Français et nos amis anglais. Ces mots sont issus de son discours à l’Elysée le 6 juin 2014, à l’occasion de sa dernière visite d’Etat en France lors des commémorations du 70e anniversaire du Débarquement. Une façon bien diplomate de parler des relations qui unissent et opposent parfois les « Froggies » et les « Rosbeefs ». Lors de son règne, Elizabeth II a effectué cinq visites officielles en France, à chaque fois l’occasion de renouveler son amitié à notre pays, malgré des relations tumultueuses.

 

France-Grande Bretagne : les « best ennemies »

 

L’historienne Valérie André, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, spécialiste de l’histoire britannique et des relations franco-britanniques souligne « des relations ambivalentes, marquées par une très grande proximité et une forme de défiance ». Nul besoin de remonter en détail aux guerres de Cent ans ou à Guillaume le Conquérant, pour savoir que l’histoire des relations franco-britannique a été marquée par de longues inimitiés, avant la conclusion d’une alliance efficace, ponctuée de refroidissements diplomatiques. En Grande-Bretagne, souligne Valérie André, les Français sont vus comme « les best enemies », les « frenemies », à la fois amis et adversaires.

 

En 1904, l’Entente cordiale conclue entre les deux puissances était à la fois un accord destiné à aplanir les différends coloniaux entre les deux pays puis la base du pacte qui a ensuite lié la France et le Royaume Uni tout au long du 20e siècle. Un point de départ et un point d’arrivée qui a fait naître une alliance solide et efficace d’un passé conflictuel. Un accord auquel Emmanuel Macron a d’ailleurs fait référence dans un message aux Britanniques au lendemain de la disparition de la reine : « Avec elle, la France et le Royaume-Uni partageaient non seulement une entente cordiale, mais un partenariat loyal, sincère et chaleureux ». Lors de sa visite d’Etat de 2004, venant commémorer le centenaire de cet accord, Elizabeth II avait elle aussi salué cet accord « qui aura permis à nos deux pays de traverser les turbulences du vingtième siècle » et l’occasion, avec cette visite de « remiser les tensions que nous avons connues récemment », notamment liées au refus de la France de participer à la guerre en Irak.

 

La Couronne : une diplomatie parallèle dans les moments de mésentente ?

 

Les 70 années de règne d’Elizabeth II ont été émaillées de moments de tensions entre nos deux pays, notamment des mésententes entre le Général de Gaulle et les premiers ministres britanniques. Fin des années 1950, début des années 1960 : De Gaulle, qui se méfie de la proximité des Britanniques et des Américains, s’oppose aussi à plusieurs reprises à l’entrée de l’Angleterre dans la communauté économique européenne. Grande période de tensions avec nos voisins britanniques. Ironie de l’Histoire, nous connaissons aujourd’hui un nouveau refroidissement lié, cette fois-ci, au Brexit.

Dans ces contextes, quel a été le rôle d’Elizabeth II et plus exactement celui de la Couronne ? Lors de ses cinq visites d’Etat, les discours de la reine ont toujours cherché à arrondir les angles : c’est une forme de « diplomatie parallèle » explique Valérie André, « le rôle de la Couronne quand il y a des tensions est de se placer au-dessus du tumulte, de la mêlée pour éviter des ruptures trop nettes ». Un rôle auquel Emmanuel Macron a rendu hommage : « Sa sagesse et son empathie nous ont aidés à tracer une voie au milieu des aléas de l'Histoire des 70 dernières années. » Pour Valérie André, « C’est aussi le privilège du temps très long de la monarchie, « ce temps séculaire qui survit aux péripéties des gouvernements », a fortiori celui d’Elizabeth II qui a explosé tous les records de longévité et qui a connu 15 Premiers ministres, de Churchill à Liz Truss.

Attention toutefois à ne pas grossir le trait : le premier principe, respecté à la lettre par Elizabeth II, reste le devoir de réserve. Valérie André souligne ainsi que « les discours sur le rôle et l’intervention supposés de la souveraine relèvent souvent du fantasme ». Aucune preuve par exemple d’une intervention d’Elizabeth II pour des sanctions à l’égard de l’Afrique du Sud ségrégationniste, sanctions auxquelles Margaret Thatcher était opposée : « Tout cela peut être aussi romancé, cela fait partie du discours et de la mythologie. On suppose une influence mais on n’a pas de preuve tangible. C’était probablement une simple capacité à mettre de l’huile dans les rouages », explique la maître de conférence.

 

Une aristocratie francophile et des conservateurs anti-français

 

Pour la France en particulier, la position d’apaisement de la Couronne est aussi à mettre en lien avec la francophilie de l’aristocratie anglaise. Elizabeth II en était un parfait exemple : parlant un français impeccable, la reine s’est rendue en France pour cinq visites d’Etat et traversait régulièrement la Manche à titre personnel. Emmanuel Macron, dans son message aux Britanniques vendredi 9 septembre a souligné cet aspect de la personnalité de la monarque : « Nous avons apprécié son affection toute particulière pour la France. Elizabeth II maîtrisait notre langue, aimait notre culture et touchait nos coeurs. Depuis son couronnement, elle a connu et s'est entretenue avec tous nos présidents ».

A l’inverse, le sentiment anti-français est fort dans les milieux conservateurs. Alors qu’aujourd’hui, et notamment depuis le Brexit, la relation entre la France et la Grande Bretagne s’est fortement détériorée, entre crise migratoire et conflits liés à la pêche, les leaders comme Boris Johnson et aujourd’hui Liz Truss ont utilisé le vieux ressort du sentiment anti-français pour se rallier au maximum le vote conservateur. Une stratégie où la « volonté de réinventer le Royaume Uni comme une grande puissance globale passe par le recul avec la France » et qui, selon Valérie André, tient de « l’opportunisme politique ». Désormais Première ministre, Liz Truss va-t-elle chercher à rassembler et évoluer dans son discours vis-à-vis dans la France ? Une chose est sûre : avant de devenir Première Ministre, une journaliste lui demandait le 25 août dernier, si Emmanuel Macron était un ami ou un ennemi, Liz Truss a répondu : "Le jury est toujours en train de délibérer". Puis elle a enchaîné : « Si je deviens Première ministre, je le jugerai sur ses actes et pas sur ses mots »….

Du côté de la couronne, quel rôle va jouer Charles III dans ces rapports ambivalents ? Si la mort d’Elizabeth II a largement plongé le Royaume-Uni dans l’inconnu, il est fort à parier qu’avec la France, les relations vont continuer à rimer avec « Je t’aime, moi non plus ».

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