En achetant des avions de combats américains : l’Allemagne met-elle un terme au projet de défense européenne ?
En remplaçant une partie de sa flotte d’avions de combat par des F-35 américains, l’Allemagne semble avoir mis un coup d’arrêt au projet européen de système de combat aérien du futur (SCAF) et met en doute l’idée même d’une Europe de la défense.

En achetant des avions de combats américains : l’Allemagne met-elle un terme au projet de défense européenne ?

En remplaçant une partie de sa flotte d’avions de combat par des F-35 américains, l’Allemagne semble avoir mis un coup d’arrêt au projet européen de système de combat aérien du futur (SCAF) et met en doute l’idée même d’une Europe de la défense.
Public Sénat

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Le ciel s’obscurcit dans l’Europe de la défense. Trois jours après le sommet européen de Versailles où la défense a été citée comme un élément de souveraineté européenne, l’Allemagne a acté son choix de se tourner outre Atlantique pour remplacer une partie de sa flotte d’avions de combat.

Le principe de cette décision a été communiqué à des parlementaires de la Commission de la Défense du Bundestag. Jusqu’à 35 avions F-35 et 15 Eurofighter vont être commandés pour remplacer les chasseurs Tornado, vieux de plusieurs décennies.

« Autonomie stratégique européenne. Cette notion fait débat au sein des Etats membres »

Le F-35 fabriqué par l’Américain Lockheed Martin est considéré comme l’avion de chasse actuellement le plus performant. Mais il coûte cher. 145 millions d’euros par pièce.

« Tout le monde s’est extasié lorsqu’Olaf Scholz (chancelier allemand) a annoncé au Bundestag, fin février, 100 milliards d’euros pour moderniser sa défense. Mais, ça ne voulait pas dire qu’il souhaitait construire l’autonomie stratégique européenne. Cette notion même fait débat au sein des Etats membres. Certains y sont hostiles et préfèrent s’abriter derrière le parapluie américain », rappelle Pierre Laurent, vice-président communiste de commission des affaires étrangères.

>> Lire notre article: Ukraine : comment la guerre a poussé l’Allemagne à un revirement militaire et stratégique?

Le choix allemand tranche avec les propos de Thierry Breton tenus au Sénat ce lundi. « Nous devons résolument investir dans nos capacités de défense dans nos technologies de défense et de plus en plus mutualiser » […] Si tout le monde monte à 2 % de PIB, ça veut dire qu’on va investir tous les ans entre 65 et 70 milliards d’euros, de plus, pour la défense. Faisons-le de façon mutualisée », appelait le commissaire européen au marché intérieur.

Sur Twitter, plusieurs parlementaires notent que l’Europe de la défense fixée sur la feuille de route d’Emmanuel Macron de la présidence Française de l’Union européenne à du plomb dans l’aile.

« Une Europe de la défense pour devenir plus indépendant des Etats-Unis ? Le chemin est encore long… », souligne la sénatrice LR, Valérie Boyer.

Cette commande prévue par l’Allemagne met également un coup d’arrêt au projet franco-germano-espagnol SCAF (Système de combat aérien du futur) qui doit remplacer à l’horizon 2040 les avions de combat Rafale français et les Eurofighter allemands et espagnols. Un projet qui, comme l’expliquait au Sénat en mars 2021, Éric Trappier, le PDG de Dassault aviation, peinait déjà à décoller.

Deux « points d’achoppement » avaient été soulevés par le dirigeant : le partage équitable à trouver dans la prise de responsabilité entre Dassault et Airbus, et la transmission du savoir-faire de Dassault à son partenaire. « Dire que je dois apporter mon savoir-faire et mon background pour mieux expliquer les choix et le fonctionnement aux Allemands ou aux Espagnols et m’y contraindre par contrat n’est pas possible […] Si je donne mon background aujourd’hui et que le programme est annulé dans deux ans, comment serais-je protégé vis-à-vis de la concurrence ? », justifiait Éric Trappier.

« Le choix des Allemands de se tourner vers les F 35 était prévisible »

La sénatrice socialiste, Hélène Conway-Mouret, préconisait dans rapport parlementaire intitulé : « Quelle boussole stratégique pour l’Union européenne ? », d’accélérer le calendrier du programme SCAF. « Les négociations entre Airbus et Dassault étaient bloquées depuis novembre dernier malgré les pressions de l’Etat français qui voulait voir l’accord scellé pendant la présidence française de l’Union européenne. Avec la crise en Ukraine, ce qui a guidé la militarisation de l’Allemagne, c’est le choix de pouvoir porter l’arme nucléaire américaine. Les Allemands ont redéfini leur positionnement vis-à-vis des Etats Unis dont ils dépendent pour les exportations de leur industrie automobile. Le choix des Allemands de se tourner vers les F 35 était prévisible. L’achat d’avions aussi chers est désormais beaucoup plus acceptable dans l’opinion publique allemande », explique-t-elle.

Quel plan B pour ce projet d’avion de combat du futur ? « Dassault nous dit depuis le début qu’il peut le faire tout seul. Mais c’est un projet qui représente 80 milliards d’euros », souligne Hélène Conway-Mouret. « Mon plan B ne consiste pas forcément à faire tout seul, mais à trouver une méthode de gouvernance qui permette d’emmener des Européens, mais pas selon les règles fixées aujourd’hui, car cela ne fonctionnera pas », indiquait Éric Trappier.

A l'AFP, Wolfgang Hellmisch, membre influent de la Commission des affaires de Défense au Bundestag, a quant à lui assuré que choix des F-35 « doit être vu dans le contexte de l'Otan et ne remplace pas le projet SCAF qui sera poursuivi car nous avons besoin d'une technologie européenne propre ».

Votée en début de quinquennat, la loi de programmation militaire (LPM) prévoit de consacrer à la défense 295 milliards d’euros entre 2019 et 2025. 198 milliards d’euros de crédits sont assurés de manière ferme sur la période 2019-2023. L’année dernière, de manière unanime, les sénateurs avaient appelé, sans succès, à une révision de la LPM. Ils sont maintenant suivis par la plupart des candidats à l’élection présidentielle.

 

Partager cet article

Dans la même thématique

En achetant des avions de combats américains : l’Allemagne met-elle un terme au projet de défense européenne ?
3min

Politique

Charlélie Couture : « Je suis revenu en France car j’avais le sentiment de ne plus comprendre l’Amérique qui venait d’élire Donald Trump »

Si la liberté artistique avait un visage, ce serait le sien. Charlélie Couture ne s’est jamais contenté de pratiquer un seul art, cela ne lui aurait pas suffi. Alors il chante, sculpte, dessine et même photographie. Pour lui, la création est une nécessité, si bien qu’il était parti vivre cette aventure en Amérique, la tête remplie de rêves mais qui se sont peu à peu dissipés en raison du contexte politique. Son dernier livre, Manhattan Gallery (éd. Calmann-Lévy) retrace cette histoire à travers le portrait de 50 personnes rencontrées dans sa galerie new-yorkaise. Invité de Rebecca Fitoussi dans l’émission Un monde, un regard, il revient sur sa carrière, ses engagements et ses innombrables projets.

Le

En achetant des avions de combats américains : l’Allemagne met-elle un terme au projet de défense européenne ?
3min

Politique

Industrie musicale : « il n’y a plus de coup de cœur, on regarde le nombre de followers », La Grande Sophie

Trente ans de carrière, artiste inclassable, la Grande Sophie se tourne aujourd’hui vers la comédie musicale avec un nouveau spectacle inspiré de son premier livre « Tous les jours Suzanne ». Une nouvelle aventure qui caractérise à merveille son envie insatiable de créer. Invitée de Rebecca Fitoussi dans l’émission Un monde, un regard, elle se livre sur son passé, son rapport à l’industrie musicale et sa relation particulière avec Françoise Hardy.

Le

En achetant des avions de combats américains : l’Allemagne met-elle un terme au projet de défense européenne ?
2min

Politique

PMA : « pour un projet on ne peut plus intime on ne devrait pas avoir à traverser des frontières », déplore cette lyonnaise après neuf tentatives

C’est historique. Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, le nombre de décès en France a dépassé celui des naissances en 2025. Mais à rebours de cette tendance démographique, certains couples se battent pour avoir des enfants. C’est le cas d’Eugénie, originaire de Lyon, qui a été contrainte de partir à l’étranger pour bénéficier d’un parcours de PMA plus rapide. Interrogée par Quentin Calmet, elle témoignage de ses obstacles et difficultés dans l’émission Dialogue Citoyen.

Le

Paris : Vote on the 2026 budget bill at the Senate
8min

Politique

[Série 4/4] Macron et le Sénat, 10 ans de relations : du « Sénat bashing » à « une forme d’aura » retrouvée

Le Sénat et Emmanuel Macron. Bientôt 10 ans d’une relation tumultueuse, faite de moments électriques, de réchauffement, de pragmatisme et d’attaques. Une décennie de vie politique et parlementaire, sur laquelle publicsenat.fr revient cet été. Dix ans de macronisme auront finalement permis au Sénat, souvent critiqué, de redorer son blason. Rôle de contre-pouvoir renforcé avec les commissions d’enquête, travail législatif mis en lumière, hémicycle apaisé et constructif par rapport à l’Assemblée : c’est la recette qui a permis à la Haute assemblée de réaffirmer son rôle institutionnel.

Le