Europe Hebdo : comment le Portugal est sorti de la crise sans appliquer l’austérité
Au Portugal, le gouvernement a fait le choix d'une politique économique hétérodoxe : un vaste plan de relance, loin de l'austérité imposée par Bruxelles. Le chômage a diminué et le taux de croissance monte en flèche, mais ces indicateurs ne cachent-ils pas une réalité plus contrastée ? Europe Hebdo a posé la question à plusieurs eurodéputés.

Europe Hebdo : comment le Portugal est sorti de la crise sans appliquer l’austérité

Au Portugal, le gouvernement a fait le choix d'une politique économique hétérodoxe : un vaste plan de relance, loin de l'austérité imposée par Bruxelles. Le chômage a diminué et le taux de croissance monte en flèche, mais ces indicateurs ne cachent-ils pas une réalité plus contrastée ? Europe Hebdo a posé la question à plusieurs eurodéputés.
Public Sénat

Par Juliette Beck

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Le tournant économique s’est produit en 2015 pour le Portugal, après une période d'austérité, la nouvelle majorité portugaise de gauche a décidé d'opter pour une politique de relance à contre-courant des conseils émanant de Bruxelles. Ana Gomes, députée européenne du Portugal (groupe des Socialistes et Démocrates) souligne l’importance d’être sorti de l’austérité : «  Le secret c’est de se libérer de cette recette qui était complètement erronée, de l’autorité et je ne dis pas la rigueur fiscale. La différence qui a été faite avec ce gouvernement socialiste, [...] c’était cet engagement de retourner des revenus aux familles, de pousser à la consommation intérieure donc aussi d’aider les exportations à se développer et en même temps avec la rigueur de la gestion des comptes publics qui nous a permis une trajectoire d’équilibre fiscal de manière beaucoup plus claire que jamais ».

Pour l'eurodéputée portugaise Ana Gomes : « Le secret c’est de se libérer de cette recette qui était complètement erronée » #EUHE
00:45

Un pari gagnant                                                                   

Les socialistes ont misé sur une politique permettant de relancer les investissements intérieurs, ils ont réussi à relever le salaire minimum, à élargir les minima sociaux et à alléger la note des impôts pour les classes moyennes, le pari semble donc réussi. En 2017, la croissance est largement à la hausse, elle culmine à près de 2.3 % et le taux de chômage est passé de 17 % en 2013 à 8 % aujourd’hui. Philippe Lamberts, député européen belge, ne voit pas ici un miracle, mais du bon sens : « Bien sûr, il n’y a pas de miracle, c’est clair que les finances publiques du Portugal auraient besoin d’être restaurées, je pense en effet que les recettes qui ont été adoptées au Portugal sont plus conformes à la science économique, autrement dit, on voudrait nous faire croire que les politiques visant à comprimer sans fin les dépensent publics pour permettre aux détenteurs de capitaux de s’enrichir, sous prétexte que les détenteurs de capitaux sont ceux qui font fonctionner l’économie. Mais enfaîte, ces recettes la ne sont pas fondées dans la réalité, elles sont fondées sur une fausse science, la théorie économique néoclassique qui n’a aucun fondement réel et je pense qu’il est bien que le gouvernement portugais sent soit éloigné ».

Zones d’ombre

Les voyants sont au vert pour le Portugal : croissance, investissement, chômage, déficit. Mais même si au premier abord les résultats économiques du pays semblent exceptionnels, ce n’est qu’une amélioration relative de la situation. Toujours tributaire d’une dette publique à près de 127 % du PIB, la fragilité bancaire malgré les efforts reste toujours existante. Ce retour à une certaine prospérité économique repose pour la majeure partie sur les exportations, soit 40% du PIB. L’avenir de la croissance s’appuie sur les fluctuations de la demande des pays qui commercent avec le Portugal. Le risque est présent puisque si l’euro continue de s’apprécier par rapport aux autres monnaies, les exportations portugaises vers les pays hors zone euro risquent d’en pâtir fortement.

Pour l'eurodéputée allemande Godelieve Quisthoudt-Rowohl : « la première chose à faire, c’est vraiment d’essayer d’avoir autant un chômage qui est aussi bas que possible ».
00:33

Le deuxième moteur de cette croissance est le secteur du tourisme pesant à hauteur de 20 % dans ce regain de croissance, et représentant 8.2 % de la population active. Or, la grande majorité des emplois liés au tourisme sont précaires, avec l’utilisation excessive de contrat court, près de 22 % de CDD au Portugal, mais aussi des emplois sans qualification. La baisse du chômage cache un tout autre problème, les jeunes diplômés portugais, peine à trouver un emploi une fois sortis des bancs de l’école et se retrouve dans certains cas obligés à l’exode pour s'en sortir financièrement. Mais pour Godelieve Quisthoudt-Rowohl, députée européenne, allemande, les emplois précaires ne sont pas une solution a long terme mais constitue une solution dans l'urgence : « Je crois que la première chose à faire, c’est vraiment d’essayer d’avoir autant un chômage qui est aussi bas que possible même si les contrats ne sont pas toujours magnifiques, je crois qu’il vaut mieux travailler, si on n’est pas capable de vivre de son travail, on peut ajouter de l’aide de l’État, mais d’abord, il faut intégrer autant que possible surtout les jeunes, dans le monde du travail et ça, d’une façon positive parce qu’on a une toute autre opinion de soi-même, si on est capable de réaliser quelque chose ».

Le privé au profit du public

La réalité est plus sombre, en misant beaucoup sur les investissements privés le Portugal ferme les yeux sur les besoins grandissant du secteur public. Les taux d’investissement de ce secteur sont historiquement bas, les universités sont en faillite et les hôpitaux oscillent entre manque de personnel et locaux délabrés. Pour l’eurodéputée portugaise Ana Gomes : « L’investissement public, c’est une question essentielle directrice et ça ne dépend pas seulement du Portugal, ça dépend beaucoup de l’Europe. Si on a une politique notamment au niveau de l’Allemagne, qui aide à la convergence au sein de la monnaie unique de l’euro en encourageant l’investissement public ».

Ce miracle portugais est peut-être un mirage, sacrifiant des investissements publics et à long terme au profit d’investissement privé pour rembourser une dette asphyxiante, le Portugal est tiraillé entre sa volonté de satisfaire les exigences de Bruxelles et le besoin de continuer de faire croître sa croissance, mais à terme l’embellie économique de ces derniers mois ne va-t-elle pas s'essoufler ?

Partager cet article

Dans la même thématique

BIDONVILLE A MAYOTTE
6min

Société

Immigration clandestine à Mayotte : « il faut arrêter avec la baisse de l’aide publique au développement » réagit le sénateur mahorais Thani Mohamed Soilihi

En visite cette semaine à Mayotte, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé plusieurs mesures pour mieux lutter contre l’immigration clandestine à Mayotte, notamment la conditionnalité de l’aide publique au développement à la coopération des pays voisins. Pour le sénateur de Mayotte Thani Mohamed Soilihi et ancien ministre chargé de la Francophonie, cette conditionnalité va dans le bon sens mais il faut stopper les coupes budgétaires dans l’aide au développement. 

Le

Europe Hebdo : comment le Portugal est sorti de la crise sans appliquer l’austérité
3min

Société

« On a la capacité de recruter des profils de grandes sociétés américaines qui ont reculé sur le télétravail », se réjouit ce chef d’entreprise de la Tech

Le bureau d’Olivier Lambert n’est pas tout à fait celui de tout un chacun les jours ensoleillés. Aujourd’hui, il travaille dans son jardin. Cet entrepreneur de ‘cloud’ souverain dirige une entreprise de plus de 100 salariés en 100 % télétravail. Et ce n’est pas la conséquence de la pandémie, c’est un choix ! Dans Dialogue citoyen présenté par Quentin Calmet, il témoigne et interroge les sénateurs sur la façon d’appréhender le télétravail quand on est chef d’entreprise.

Le

Paris, March against sexual and gender-based violence
10min

Société

Violences sexuelles et sexistes :  malgré des avancées, la formation des forces de l’ordre reste à améliorer

Préjugés sexistes, violences minimisées, ou refus de plainte : les victimes qui ont le courage de pousser la porte d’un commissariat ou d’une gendarmerie doivent parfois affronter une nouvelle épreuve, celle du dépôt de plainte. Depuis le Grenelle contre les violences conjugales en 2019, la formation des forces de l’ordre sur les violences intra-familiales et les violences sexistes et sexuelles (VSS) a été renforcée. Pourtant, l’affaire Lyhanna a démontré qu’il existe encore de nombreux trous dans la raquette. Si la formation initiale des policiers et des gendarmes aux VSS est obligatoire, la formation continue des forces de l’ordre reste tributaire des dynamiques locales.

Le