Jérôme Guedj : « Il faut adapter la société au vieillissement »
Jérôme Guedj est l’auteur d’un rapport sur l’isolement des personnes âgées et en particulier des plus de 70 ans. Fruit d’une vaste concertation, ce document destiné au ministère de la Santé, présente 42 propositions qui doivent améliorer le quotidien de ces 900 000 Français en grande précarité sociale. Il répond aux questions d’Oriane Mancini.  

Jérôme Guedj : « Il faut adapter la société au vieillissement »

Jérôme Guedj est l’auteur d’un rapport sur l’isolement des personnes âgées et en particulier des plus de 70 ans. Fruit d’une vaste concertation, ce document destiné au ministère de la Santé, présente 42 propositions qui doivent améliorer le quotidien de ces 900 000 Français en grande précarité sociale. Il répond aux questions d’Oriane Mancini.  
Public Sénat

Par Oriane Mancini

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La situation dans les EHPAD :

« Les EHPAD sont des endroits où se concentrent des personnes âgées fragiles et très dépendantes. On entre dans ces établissements en moyenne à 85 ans et l’on y reste 2 ans. Ce sont des lieux de vie et de fin de vie. On sait que le covid frappe prioritairement les personnes âgées et donc dès l’instant où il rentre dans ces établissements, il fait des ravages. Saura-t-on jamais si on aurait pu éviter son entrée dans les EHPAD ? Des mesures de précaution ont été prises mais on ne peut pas ignorer que quand on est fragile, le covid est très dangereux. »

 

Les personnels confinés en EHPAD :

« Sur le principe je regrette que certaines inspections du travail condamnent ce confinement volontaire. C’est l’illustration du dévouement total des personnels soignants. Franchement, ces invisibles de la solidarité dont on ne parlait pas beaucoup, on a là mesuré combien ils étaient indispensables. On voit la contradiction entre l’élan de générosité et des règles contraignantes. Il pourrait y avoir un peu de souplesse et de discernement. »

 

Les plaintes contre des EHPAD :

« Je comprends qu’il y ait un émoi mais c’est aussi révélateur du fait que ces établissements sont le bouc émissaire de nos renoncements, le paratonnerre de notre mauvaise conscience collective. On attend le risque zéro alors que l’EHPAD doit être aussi un lieu de vie avec ses risques. Il y a une sorte d’hystérie sécuritaire qui implique que dans l’EHPAD tout soit sous contrôle et on le voit dans ce genre de période, les choses ne sont pas toujours sous contrôle. Bien sûr il faudra regarder s’il y a eu des erreurs ou dysfonctionnements et chaque famille a le droit de demander des comptes. »

 

Les visites en EHPAD :

« Il faut protéger les personnes âgées mais il faut faire attention à ce que l’on appelle le syndrome de glissement ou de désinvestissement. C’est très concret avec des refus de se nourrir, de communiquer. On peut mourir de solitude. Il était nécessaire d’arriver à concilier ces 2 exigences. C’est pourquoi Olivier Véran m’a demandé de formuler des propositions concrètes pour le retour des familles dans les EHPAD. Elles ont ensuite été reprises dans un protocole qui permet ce retour progressif. Il y a 600 000 résidents dans ces établissements et ce retour s’est donc fait progressivement, le temps de mettre en place les conditions de sécurité. Après, il faut s’enlever l’idée de la tête que les gens étaient cloîtrés dans leur chambre. Beaucoup d’EHPAD ont organisé des activités, des animations pour permettre des échanges. »

 

L’isolement des personnes âgées :

« Cette question de l’isolement est présente dans la réalité du quotidien mais peu dans l’agenda politique au niveau local comme national. La méthode de travail a été de partir du terrain. La lutte contre l’isolement n’est pas une décision gouvernementale, c’est très horizontal. Ce sont les collectivités locales, les associations, les professionnels de santé et il faut réussir à coordonner, à mutualiser ce qui fonctionne bien. Moi je suis un facilitateur. L’idée est de formuler des recommandations qui s’adressent à l’ensemble de la société. La bonne nouvelle dans cette crise est que la société a affiché une très grande disponibilité. Il y a eu des millions de gestes solidaires. On a formulé des propositions d’urgence comme un numéro vert, un site internet… Il y a aussi des dispositions qui posent problème. Par exemple, si on dit qu’il faut contacter régulièrement ces personnes isolées et bien c’est compliqué de les identifier. »

 

Le rôle des maires :

« Les maires ont été des héros. Ils ont été réactifs et inventifs en mobilisant la police municipale, en coordonnant des actions avec les associations. Les maires ont pris leur téléphone sur la base du registre canicule de 2003 mais tout le monde n’y était pas inscrit. Le fichier efficace est celui des bénéficiaires de l’APA géré par les départements. Patatras, on ne peut pas transmettre de fichiers entre collectivités. Cela illustre ces règles qui ne sont pas adaptées à des situations exceptionnelles. Il faut que ce partage soit par exemple possible. »

 

Le vieillissement de la société :

« Le vieillissement était un peu l’oublié de nos politiques publiques. Ça s’explique. Personne ne veut se voir vieillir. Le vieux c’est toujours l’autre. On ne voulait pas voir ces sujets et ils étaient donc absents du débat public. Ça revient quand il y a une forte pression. Il y a eu un début de réponse après la canicule de 2003 mais ce n’était pas à la hauteur de la révolution de la longévité. Ce que l’on vît est un phénomène inédit. Nous allons passer de 2 millions à 4 millions de personnes qui auront plus de 85 ans. Il faut donc changer de braquet et adapter la société au vieillissement et pas l’inverse. J’espère que ce sera l’un des enseignements de cette crise. Le Président de la République a annoncé un plan massif en faveur des aînés et cela fait des années qu’il est attendu. Maintenant, on ne peut plus y échapper et ce ne sera pas que l’affaire de l’État mais celle de l’ensemble de la société. »

 

La réforme de la dépendance :

« Ce plan massif en faveur des aînés est préparé depuis plus d’un an. Le diagnostic et les priorités sont sur la table mais maintenant il faut trancher la question du financement. On a bien compris que la santé était prioritaire coûte que coûte et je pense que cette question du grand âge doit faire partie des sujets pour lesquels on doit sortir d’une forme d’orthodoxie. C’est un investissement social. D’ailleurs, à chaque fois que l’on met de l’argent à destination du grand âge, c’est aussi de la création d’emplois immédiate. La transition démographique doit être aussi importante que la transition énergétique et numérique. On en parlait trop peu et il faut que cela change. »

Pendant toute la période du confinement, retrouvez chaque jour de semaine à midi notre interview politique, en ligne sur publicsenat.fr et notre chaîne YouTube.

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