Kahina Bahloul : « Il y a réellement un intégrisme islamiste qu’il faut absolument contrôler »

Kahina Bahloul : « Il y a réellement un intégrisme islamiste qu’il faut absolument contrôler »

Entretien avec Kahina Bahloul, première femme à occuper la fonction d’imam en France. Auteure de « Mon islam, ma liberté »
Public Sénat

Par Rebecca Fitoussi

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La loi contre le séparatisme a été durcie après son passage au Sénat, notamment sur le voile : interdiction du voile pour les mineures dans l’espace public, interdiction du voile pour les accompagnatrices scolaires. Quel regard portez-vous sur ces dispositions ?

Je trouve qu’il y a certaines mesures qui sont tout à fait les bienvenues, notamment sur la question du voile des mineures. Il faut effectivement protéger les petites filles, les mineures qui n’ont pas encore l’âge de décider, de choisir si elles veulent porter le voile ou pas. Je crois que le danger de ces idéologies fondamentalistes, c’est de faire du corps de la femme un enjeu politique. Il faut absolument protéger les femmes contre cela. Il faut redonner aux femmes la liberté de pouvoir choisir. Quand on est mineur, on ne peut pas choisir.

Vous mettez sur le même plan la petite fille de 10 ans et l’adolescente de 15 ou 16 ans qui fait le choix de porter le voile ?

Non, je ne les mets pas sur le même plan. Une petite fille de 10 ou 11 ans ne comprend même pas ce qu’est le voile, ni quel est son sens. Car le voile, c’est aussi le sens qu’on lui donne. Moi, je respecte tout à fait les femmes qui choisissent de le porter parce que, consciemment, elles choisissent de le porter et qu’elles lui donnent un sens spirituel, un sens personnel et individuel. Mais ce qui est gênant, c’est lorsque cet habit, ce vêtement devient l’enjeu d’une idéologie politique intégriste. Que des jeunes filles de 14 ou 15 ans, à un moment donné, veuillent essayer cela parce qu’elles ont besoin d’affirmer une identité, pourquoi pas. Elles se cherchent. Je crois que ça ne sert à rien de faire des polémiques qui ne font que renforcer cette problématique. Je crois qu’il faut plutôt les accompagner et respecter la liberté de chacune de gérer son corps comme elle en a envie.

Le Sénat a aussi voté l’interdiction du burkini, des listes communautaires, des certificats de virginité et des prières dans les universités. Pour certains responsables politiques de gauche, c’est de l’islamophobie pure. Qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas que ce soit de l’islamophobie. Je crois qu’il y a réellement un intégrisme islamiste, qu’il faut absolument contrôler. Il y a des idéologies islamistes qui sévissent malheureusement partout dans le monde depuis très longtemps. Moi, j’ai connu ça en Algérie dans les années 1990. Ce n’est absolument pas nouveau, et il ne faut pas être naïf vis-à-vis de ces mouvements-là. Ce sont des mouvements politiques qui veulent prendre le pouvoir en diffusant une idéologie et en instrumentalisant la religion. C’est pour cela que j’adresse un message à tous les jeunes musulmans, pour leur dire « essayez de comprendre un peu mieux votre religion ». La religion est plutôt une conviction qui se vit dans la sphère intime, c’est d’abord une spiritualité. Donc, oui, il faut avoir conscience qu’il y a cette instrumentalisation politique de l’islam et il faut la combattre.

Et ça doit passer par des lois et des interdictions ? Cela peut fonctionner ou cela peut au contraire braquer ?

Oui, ça peut braquer, il faut faire très attention. Il faut arriver à trouver l’équilibre entre les interdictions qui sont nécessaires, comme la protection des mineurs - je pense par exemple à ces mineurs qui sont soustraits à l’éducation dans l’école de la République, ça c’est absolument inacceptable - il faut probablement passer par des lois pour cela, mais je ne pense pas qu’il soit nécessaire de tout faire passer par des lois et de tout réglementer. Je crois que beaucoup de choses passeront aussi par l’éducation et la prise de conscience de ce que sont ces idéologies politiques.

Vous diriez qu’il y a un climat islamophobe en France ? Vous le ressentez, vous ?

En tout cas, il y a une hystérisation du débat dès qu’il s’agit de parler de l’islam ces dernières années, tout le monde le sent et le voit. On ne peut pas le cacher. On le vit malheureusement presque au quotidien. C’est déplorable, c’est triste que l’islam qui est d’abord une religion, une spiritualité, devienne à ce point un sujet clivant.

Comment en est-on arrivé là, d’après vous ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Une défiance qui fait suite à des attentats islamistes qui, a priori, doivent être complètement dissociés de l’islam.

Ce qui s’est passé, c’est que cette instrumentalisation politique joue sur cette confusion en tentant d’asseoir son idéologie sur un message religieux, en créant la confusion dans l’esprit des musulmans. Cette confusion s’étend malheureusement lorsqu’on voit des attentats terroristes à la télévision et que ces attentats sont commis au nom d’Allahou Akbar. D’un autre côté, nous ne faisons pas dans la nuance. Aujourd’hui, nous avons tendance à fonctionner dans la vraie vie comme nous fonctionnons sur les réseaux sociaux où il est effectivement plus facile de haïr que de réfléchir. On n’est plus dans le propos posé, réfléchi.

Cela veut dire que Daesh ou toutes les mouvances islamistes sont en train de gagner, de nous diviser, de morceler notre société ?

Oui, c’est ce qui est déplorable, c’est ce qui m’attriste beaucoup, moi et beaucoup de musulmans. Dès qu’on parle d’islam aujourd’hui, on est dans des stéréotypes et on croit que tous les musulmans sont des potentiels terroristes alors que la grande majorité des musulmans est complètement intégrée dans la société française, vit sa religion de façon complètement apaisée et contribue à construire ce pays au quotidien. Nous avons des cadres supérieurs, nous avons des médecins, nous avons des gens simples qui vivent au quotidien de manière tout à fait apaisée leur religion.

Vous avez prononcé le mot « intégré » mais ces derniers mois revient le débat entre « intégration » et « assimilation ». Certains souhaitent le retour de l’assimilation, c’est-à-dire l’abandon des différences. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que ce serait vraiment aller à l’extrême d’une logique qui ne me semble pas du tout souhaitable. Vivre en harmonie dans une société ne veut pas dire uniformité. Nous avons tous nos identités. En revanche, je pense que là où il faudrait aller, c’est vers plus de reconnaissance de nos identités multiples, composites et ne pas assigner les gens à leur identité, à leur religion ou à leurs origines. Cette prise de conscience doit se faire dans les deux sens, c’est-à-dire de la part des Français musulmans, mais aussi des politiques. Il faut sortir de ces clivages et de cette polarisation de la société.

Vous êtes la première femme imam de France. Comment en êtes-vous arrivée à ce choix ?

Cela a été tout un cheminement. Ce n’est pas quelque chose que j’ai décidé comme ça, en me réveillant un matin. J’ai d’abord connu l’islam dans ma famille, en Algérie. J’ai connu la décennie noire qui a remis beaucoup de choses en question dans ma tête d’adolescente, de jeune adulte. Puis je suis arrivée en France. J’ai pris mes distances avec la religion, mais jamais avec la spiritualité. Et c’est en vivant le drame de la perte de mon père que je me suis tournée vers la spiritualité musulmane à travers le soufisme. Et là, j’ai compris que l’islam était beaucoup plus riche que je ne le croyais, qu’on pouvait avoir une compréhension beaucoup plus profonde en s’intéressant à la spiritualité.

En tant que femme imam, vous êtes contestée… Menacée ? Insultée ?

C’est toujours compliqué pour les femmes, ce n’est jamais simple. Au départ, j’ai été plus que contestée, pas par tout le monde, mais par certains qui croient être les gardiens du temple et qui ont cru bon de m’insulter, de me menacer. Ce qui est déplorable, c’est que tout cela provient d’une ignorance de ce qu’est l’islam, de sa tradition, de ses textes. C’est là où l’on voit que le fondamentalisme religieux a réussi à faire de l’islam une religion très dogmatique, mais aussi très simpliste. On a une approche de la religion très simple, aujourd’hui tout passe malheureusement par Internet, par les réseaux sociaux et il n’y a plus d’études approfondies.

Le Coran n’interdit pas à une femme d’être imam ?

Non, le Coran n’interdit absolument pas à la femme d’être imam. D’ailleurs, le Coran ne parle pas du tout de cette fonction de l’imamat. C’est une fonction qui a été créée plus tardivement pour gérer le culte musulman. Mais le Coran ne parle absolument pas de cette fonction. Il en parle autrement, comme modèle ou comme livre. Et puis après, on trouve dans la tradition musulmane des cas d’imams et même le cas d’une femme qui aurait été désignée par le prophète lui-même. Souvent, cette tradition prophétique est complètement méconnue. En fait, il faut prendre conscience des lectures qui ont été faites jusque-là, ce sont des lectures très partielles, très masculines, très influencées par le prisme patriarcal. Aujourd’hui, ce que je dis à travers mon livre, c’est qu’il faut absolument que les femmes se réapproprient la lecture de ces textes, qu’elles prennent toute leur place et qu’elles aient voix au chapitre.

Pour l’instant, vous n’êtes pas reconnue par les instances officielles musulmanes.

Je ne suis pas reconnue, nous ne sommes pas reconnues par les instances officielles musulmanes. Ce qui est déplorable, c’est que lorsque l’Etat français parle avec ces instances, les femmes musulmanes n’existent pas. Je trouve cela très vexant. Moi, j’ai envie de dire que les femmes musulmanes existent. Nous voulons aussi avoir une parole et pouvoir représenter les Français musulmans dans leur entièreté.

Elles posent problème ces instances officielles musulmanes avec lesquelles le gouvernement a discuté pour faire signer une charte ?

Bien sûr qu’elles posent problème. Je pense que toute la question de la représentativité de l’islam aujourd’hui en France pose problème. Elle est construite sur le mètre carré de mosquée, ce qui est juste incroyable. Je ne comprends pas comment on a pu fonder cette représentativité sur le mètre carré de mosquée et on voit aujourd’hui cette course au gigantisme dans la construction des mosquées parce que certains ont compris son intérêt. On voit d’ailleurs l’ingérence des pays étrangers qui mettent beaucoup d’argent pour construire des grands bâtiments, alors que nous, les musulmans qui essayons de faire émerger un islam de France, un islam en France, nous avons énormément de mal à trouver des financements, à trouver un lieu. Le gouvernement continue, lui, de travailler avec ces institutions dans des schémas absolument archaïques qui ne représentent en réalité que l’islam consulaire, c’est-à-dire l’islam des pays étrangers. La question que je pose, c’est nous, les musulmans de France, les musulmans en France, qui voulons vivre notre islam en harmonie avec les valeurs démocratiques de la République française, où sommes-nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas pris en compte ? Pourquoi on ne parle pas avec nous ?

Vous parliez de l’influence étrangère, que vous inspire la mise à l’écart de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen à Ankara ? Que dit cette image de la Turquie d’Erdogan ?

Je trouve cette image extrêmement choquante. Je pense que cette délégation aurait dû repartir tout de suite. Ils n’auraient pas dû rester. Quel manque de respect pour les femmes ! Alors que nous sommes en Europe, nous sommes dans des pays qui respectent l’égalité femmes hommes, où les femmes se sont battues pour acquérir des droits ! Je ne veux pas généraliser à tout le pays parce qu’en Turquie, il y a des musulmans très respectueux, beaucoup de musulmans sont très respectueux des femmes. Là, le problème, ce sont certains hommes politiques comme Erdogan. Là, il y a clairement un manque de respect vis-à-vis de cette femme.

C’est ça l’islam politique d’Erdogan ? Cet islam politique qu’il essaie de faire entrer en France ?

Mais oui ! Mais pourquoi ne le ferait-il pas ? Tous ces leaders politiques qui instrumentalisent la religion ont très bien compris la fragilité de nos systèmes démocratiques et le retrait de l’Etat du domaine religieux, ils ont compris la particularité de la laïcité à la française, ils ont trouvé une porte d’entrée, ils s’engouffrent dedans et ils l’utilisent à l’extrême.

La Turquie qui paye et forme des imams pour exercer sur le sol français.

Oui, ainsi que le Maroc et l’Algérie. Mais ce qui est inquiétant avec la Turquie, c’est que ces dernières années, Erdogan a pris un tournant politique qui instrumentalise la religion musulmane et qui propage l’islam des Frères musulmans, qui est plutôt une idéologie politique extrémiste.


 

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