L’Espagne, un modèle à suivre contre les féminicides ?
Alors que le Grenelle des violences conjugales vient de se clôturer après deux mois de travaux pour lutter contre les féminicides, en Espagne, un véritable arsenal juridique a été mis en place depuis 15 ans. Notre reporter, Flora Sauvage, s’y est rendue.

L’Espagne, un modèle à suivre contre les féminicides ?

Alors que le Grenelle des violences conjugales vient de se clôturer après deux mois de travaux pour lutter contre les féminicides, en Espagne, un véritable arsenal juridique a été mis en place depuis 15 ans. Notre reporter, Flora Sauvage, s’y est rendue.
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Par Pauline Vilchez et Flora Sauvage

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« Ce jour-là je sortais de ce qui était notre logement familial et il a tenté d’emmener les enfants. J’ai essayé de discuter avec lui mais il m’a mis un coup de poing dans le ventre. Un jeune homme qui attendait à l’arrêt de bus nous a vus, mais à ce moment-là je ne voulais pas porter plainte car j’étais tétanisée, j’avais très peur de lui » confie Erika. Insultes, humiliations, menaces de mort… pendant 12 ans elle a subi des violences de la part de son conjoint, sous les yeux de ses filles qui grandissent dans la peur. Une peur incontrôlable, que cette mère a réussi à surmonter grâce à ses filles : « Une nuit, le père de mes filles est venu en bas de chez moi pour me crier dessus. Il m’insultait par la fenêtre. Mes filles ont eu tellement peur que l’une d’entre elle s’est mise à vomir. C’est à cet instant-là je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à supporter une situation qui avait des conséquences sur mes filles. Ce soir-là je suis allée porter plainte au commissariat ».

Reportage Lutte contre les violences conjugales en Espagne - Flora Sauvage
05:30

Dans les heures qui suivent sa plainte, Erika est reçue au tribunal. En Espagne, la loi oblige la justice à instruire les dossiers de violences conjugales dans les 72 heures qui suivent le dépôt de plainte. Objectif : apporter une réponse rapide aux victimes. Le juge dispose de 15 jours pour organiser un procès au cours duquel l’État peut se substituer à la victime.
Carlos Pascual Alfaro, l’un des cinq juges spécialisés du tribunal de Barcelone s’explique : « Quand je prends une ordonnance de protection je dois décider si je mets en place une mesure anti rapprochement de l’agresseur vis-à-vis de la victime. L’idée, c’est que la victime soit protégée tant au niveau pénal qu’au niveau civil. Je peux envoyer l’agresseur en prison ou lui faire porter un bracelet électronique. Je peux aussi lui ordonner un contrôle s’il approche d’un certain périmètre à proximité de la victime. Il m’est aussi possible d’ordonner une mesure de protection 24 heures sur 24 pour la victime ».

« Ce n’est pas pareil de dénoncer un tiers et de dénoncer le père de ses enfants avec lequel on vit. C’est pourquoi la formation des juges est importante car il ne s’agit pas tant d’un problème juridique mais d’un problème global ».

Depuis 2004, l’Espagne s’est dotée d’un véritable arsenal juridique pour lutter contre les violences conjugales. Au sein du tribunal spécialisé de Barcelone, un poste de soin est contigu au bureau du juge, dans lequel un médecin écoute les victimes qui portent plainte. « S’il s’agit de violences physiques, il y a des éléments qui sont faciles à détecter par n’importe quel professionnel de la médecine, tels que des blessures, des bleus, des contusions etc. Et puis il y a les violences psychiques qu’on évalue à travers un entretien avec les victimes », explique Juan Francisco Ortigosa, médecin légiste.

Pour Carlos Pascual Alfaro, une formation spécifique et primordiale est dispensée aux professionnels : « Ce n’est pas pareil de dénoncer un tiers et de dénoncer le père de ses enfants avec lequel on vit. C’est pourquoi la formation des juges est importante car il ne s’agit pas tant d’un problème juridique mais d’un problème global ».

En 15 ans, le pays a divisé par deux le nombre de féminicides, au prix d’un vaste effort de la part des autorités. Tribunaux spécialisés, formation des magistrats et des policiers, protection des victimes, 200 millions d’euros sont injectés chaque année pour lutter contre les violences faites aux femmes. Une cause devenue nationale.

Une prise de conscience nationale

Chus Esquerra, 63 ans est une survivante. Elle se consacre aujourd’hui à une association qui aide les femmes. Pour elle, ce qui a changé en Espagne c’est la prise de conscience de ce fléau par la société toute entière. « Selon les Nations unies la violence contre les femmes est le crime qui fait le plus de victimes au monde. Bien plus que les crimes de guerre ou le terrorisme. Donc ici en Espagne, il a fallu nommer les choses et mettre des mots dessus. Aujourd’hui la loi espagnole dit clairement que la violence de genre, c’est la violence qui s’exerce par les hommes contre les femmes, pour la simple et bonne raison qu’elles sont des femmes ! »

« Selon les Nations Unies la violence contre les femmes est le crime qui fait le plus de victimes au monde. Bien plus que les crimes de guerre ou le terrorisme ».

Ce soir-là dans les rues de Barcelone des femmes battent le pavé. Pour les organisations féministes, la loi espagnole ne va pas assez loin. Les manifestants réclament une modification du Code pénal, après la décision d’un juge qui a refusé de qualifier de viol un fait divers concernant une jeune fille de 15 ans. Une adolescente inconsciente au moment de l’agression, qui a été abusée sexuellement par un groupe d’hommes. Pour les manifestants, « Ils l’ont violée, et même si elle ne leur a pas dit non, ça reste un viol ! Ce n’est pas une agression donc il faut modifier le Code pénal ! »

 

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